| ÉDITO LAM |
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| FRÉDÉRIC MATHEVET | |
« Va-t-en,
lui disais-je, gueule de flic, gueule de vache, va-t-en je déteste les larbins
de l'ordre et les hannetons de l’espérance. Va-t-en mauvais gris-gris, punaise
de moinillon. »11 Aimé
Césaire, Cahier d'un retour au pays natal,
Paris, Présence Africaine, 1983, p.7.
Aimé Césaire
« Qui suis-je? questionnait l'autre musique quand
nous parlions d'elle.
- De
quelle « autre musique » parlez-vous? »
renchérissait-elle.
Elle s'était fait une idée
bien tranchée sur le champ musical : « Le
champ de la musique s'est-il autant séquestré, qu'une autre musique puisse
s'y dessiner ? à l'extérieur ? »
En proie à des questions existentielles,
elle demandait timidement : « Disons que
j'ai une existence par défaut, alors ? »
En souriant, elle plaisantait
parfois : « La mode des
pratiques esthétiques anglo-saxonnes n'imposerait-elle pas plutôt des « autres
musiques », avec un pluriel bien à propos qui marquerait l'esprit d'une
ouverture politiquement correcte ? »
Mais la plaisanterie terminée,
elle serrait le poing : « Alors, je serai un
contre-pouvoir. »
Il faut dire que l'époque qui l'avait vu naître ne pouvait pas laisser indifférent aux vocations rebelles. D'un côté, c'était une politique culturelle nourrie d'un consumérisme facile, de l'autre, une politique de la recherche qui resservait des plats froids, frustrée par l'image d'un art facile et muselé par des sapes économiques sévères.
« Penser la musique aujourd'hui ? » ironisait-elle, et elle continuait sur un ton amusé mais déterminé : « Les expositions d'art contemporain semblent découvrir le « son ». De nouvelles revues au design branché le portent en étendard, pendant que les grands centres de recherche continuent à jouer Babel et poursuivent leur remise en question ésotérique d'une syntaxe de quelques siècles géolocalisée. »
Elle jouait de formules
radicales et provocatrices, puis, de son œil éternellement rieur et bienveillant
:
« Je fais le pari de cet
interstice : entre la séduction facile, les redécouvertes conceptuelles dépassées
et la recherche fondamentale autour de 7 octaves un quart.
- Je ferai
de mon corps un grand laboratoire qui désire penser une pratique musicale étendue,
et je vomirai les délires mystiques du musicien, les mythes intérieurs communément
admis et le scientisme encore trop à la mode d'une physique du sonore.
-
Mon autre musique est chimique : je serai la coagulation du poïétique, de la
sociologie, de l'esthétique, de l'anthropologie. Je n'oublierai pas les pratiques
populaires, les autres cultures de la musique non plus. Je serai ma canaille
et mon tiers-monde. »
On aimait l'écouter se raconter,
s'emporter dans de grands élans de générosité qu'on voulait partager avec le
monde, et, quand les accents du manifeste étaient tombés, elle s'approchait
de nous et murmurait à nos oreilles :
« Je ferai tomber la musique
de son piédestal, de ses racines occidentales et de sa tradition à la transcendance.
-
Mais, je ne suis pas un prêche, ni un autre méta-discours sur la musique. Je
désire seulement être une autre pratique.
- Et, une fois la dégringolade
accomplie, je serai le parcours dans le désert des sons et nous ausculterons
les grands clusters vivants ».
***
Les pratiques musicales et les pratiques artistiques contemporaines forcent à aborder d’une autre façon la pratique et la pensée musicale. La transdisciplinarité en cours dans les arts vivants et les arts plastiques nous permet d’envisager une autre approche des matériaux, des pratiques artistiques et des modes de diffusion. Une réflexion artistique rigoureuse ne peut s’envisager que dans un monde sensible multiconnecté, c’est-à-dire dans un monde où chacun des champs que représentent le public, l’artiste, l’œuvre et les médiateurs communiquent à participation égale, les uns avec les autres. Dans cette ouverture, le sujet n'est pas de discuter des axiomes qui découvrent les problématiques de recherches de l'Autre Musique sous la thématique du corps, il ne s'agit pas non plus de déterminer un champ d'investigation dont on ne pourrait s'échapper. Nous voici, au contraire, auscultant22 Nous tentons de faire apparaître les grosseurs, les nœuds de cette réflexion en utilisant une police de caractère plus grasse. Nous n'avons pas peur de filer les métaphores. les grosseurs, les nœuds apparents pris dans le tapis du sol de l'atelier où se rencontrent la peau, le corps et le sonore dans toutes leurs dimensions.
Ces nœuds ou ces figures sont indiqués à titre d'illustrations de ce que veut être L'autre musique : une articulation dynamique des réseaux de figures et d'opérations propres à retourner à l'atelier, qui pourront faire germer d'autres connections et d'autres réflexions après mastications et « savourations ». Bref, nous espérons que ces figures serviront d' embrayeurs créatifs comme elles le sont pour nous.
Depuis l'avènement du son dans la pensée musicale, le corps et l'enveloppe sonores sont apparus comme des concepts opérants. Peut-on parler d'une chair du son ? Les approches scientifiques du phénomène sonore n'invitent pourtant pas à une pratique sensuelle.
Cependant, une approche métaphorique du musical et de sa pratique, où se file et se faufile la corporalité, n'en demeure pas moins d'une grande richesse poïétique. Mais peut-être s'agit-il de faire la peau à la musique, celle encore cloisonnée dans un formalisme hérité de quatre siècles de pratique ethnocentrée, qu'une pensée plastique au travail se propose d'achever en invoquant la peau et la chair du son. En effet, certains artistes, souvent issus d'un cursus relevant des arts plastiques et qui se revendiquent aujourd'hui de l'art sonore, tentent d'affirmer, avec plus ou moins de succès, la primauté matérielle du son, sa chair jusque dans ses plus profondes vibrations. Et, à considérer le son comme un matériau, nous ne pouvons plus nier tous les corps en présence dans une œuvre sonore y compris dans sa forme augmentée, qualifiée d'art sonore. Car la musique est avant tout une topologie des corps, topologie dont la combinatoire se précipite dans les corps-recevant, à l'abandon, des audio-spectateurs soumis au corps-excitant du musicien et/ou au corps-expulsant de l'instrument.
Et, si nous pouvons constater facilement que le sonore peut rassembler du corps, qu'il peut être un formidable moyen de regroupement social (fête, rave, concert...), peut-il pour autant explorer l'intime ? Nous l'aurons compris, les deux questions associées aux figures « corps » et « peau » sont « l'intime » et son pendant le « vivre ensemble », pour reprendre une dénomination barthésienne.
Ces deux problématiques ouvrent et complètent la question
de l'art sonore et de ses relations avec le corps et la peau.
Et, insistons lourdement, elles permettent à l'Autre Musique de ne pas se confiner
dans une réflexion au ras des pâquerettes ésotériques d'une esthétique surannée.
Un petit détour du côté des usages sociaux s'impose.
En effet, s'il faut des corps pour faire de la musique, la musique est aussi un formidable outil de domestication des corps, et, dans le même temps, une peau, un abri, une identité.
Qui ne s'est pas senti agressé par la musique d'un téléphone portable écoutée à plusieurs et à tue-tête, ou par le consumérisme radiophonique dispensé sur le quai des RER, ou encore par l'écoute un peu trop forte de la radio du voisin de palier ? Kant reprochait déjà à la musique et au son leur manque d'urbanité. Et pourtant, si le son déroge pour l'un, il réalise l'autre, dans le même moment. Si j'écoute de la musique dans le train sur des enceintes de piètre qualité, encombrant le wagon de mp3 nasillards, ce n'est pas pour jouer l'écoute esthète de l'amateur avec les quelques amis qui m'accompagnent. Le son et la musique ont à assumer aujourd'hui d'autres fonctions, ils sont aussi des signes. Ce son que j'entends est comme cette casquette NYC mal engoncée sur la tête, comme ce caleçon qui dépasse d'un pantalon et comme cette nouvelle pratique d'écoute. C'est un usage social qui a pour fonction de signer le corps social auquel j'appartiens et dans lequel je me reconnais. Comme un parfum qui se répand, il définit une frontière floue qui détermine mon intimité sociale tout en affirmant mon appartenance à un groupe. Le son et la musique ont alors toutes les fonctions de la peau : enveloppe, interface et communication.
Mais c'est une peau à la fois plus impalpable et plus ostentatoire : regarder cet autre qui veut écouter sa musique au casque. Autre usage social de la musique, l'individu est recroquevillé comme quelqu'un qui lit, mais laisse parfois apparaître son entrain par quelques battements de pied. Il s'est enfermé dans sa propre écoute, « je suis tout entier dans mon oreille » dit-il, son écoute parachève son territoire. Sa playlist est devenue une construction mentale, une enveloppe psychologique qui a pour fonction de définir un caractère, et, comme l'ont bien compris les sites de musique en ligne, une autre façon de définir un réseau social. Pour satisfaire mon nid sonore, j'érafle les sons de quelques marques prêt-à-porter, on m'organise alors une frontière vaporeuse, un nuage de tags : régression collective dans un liquide amniotique sonore qui nous rappelle que notre désir d'écoute est né des sons de la carcasse de la mère (voix, digestion et sexualité) ou nouveau système d'assujettissement algorithmique ?
Pour nous il s’agira plutôt, dans un même moment, de prendre en considération les notions de devenir, de processus, mais aussi de relation à la chair dans l’émission d’un son, et de présentation de cette chair : celle de l’exécutant, de l’auditeur, du son mais aussi du temps sans doute. Bref, peut-être s’agit-il de faire la peau à la musique.