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Pourquoi t'intéresses-tu au corps (et à « l'identité corporelle ») ?
Ma pratique artistique s’est d’abord développée avec des actions et des performances dans lesquelles le corps était une forme d’expression : non pas un « thème » de travail comme il a pu progressivement le devenir, mais un matériau qui servait de support à mes propos. Ces premières manipulations et mises en scène, dont les intentions restaient indépendantes les unes des autres, m’ont progressivement amenée à m’interroger sur le choix de mon support et sur les raisons de telle ou telle utilisation du corps. Ces questions, qui me parurent alors fondamentales dans cette pratique et ce type de monstration, ont orienté ma démarche d’une façon plus explicite, autour du corps et de l’identité corporelle.
C’est un sujet qui engage différentes réflexions et ouvre plusieurs perspectives de travail. On ne peut le considérer qu’à travers un mode de pensée relationnel, dans le sens où il s’agit de prendre en compte des facteurs pluridisciplinaires qui relèvent autant de la philosophie, de l’anthropologie, de la sociologie, etc. C’est par la représentation ou la non-représentation du corps que l’Art entre en jeu et questionne ce que nous nommons corps et identité corporelle et la manière dont nous les considérons d’une époque et d’une société à une autre. Dans ce cadre, ma démarche constitue une réflexion qui évolue constamment dans des contextes plus ou moins différents. Dans son ensemble, elle peut faire l’objet d’un regroupement d’œuvres autour d’un même type de réflexion ou d’une mise en regard similaire du corps. Mais quelles que soient les perspectives, je conserve la même approche du corps et de l’identité corporelle. J’aborde le corps comme matière, la « matière-corps » et j’explore l’identité corporelle à travers la relation qu’entretiennent le corps, l’espace et le temps. Ce point de vue s’est construit de part ma pratique et au travers d’essais philosophiques, de pensées et de concepts sur la matière sensible servant l’identité corporelle dans un contexte interrelationnel. Il est continuellement présent dans ma réflexion, mis en relation avec les sujets qui me préoccupent.
Aujourd’hui, la question du corps et de l’identité est un sujet essentiel. Dans nos sociétés, les environnements technologiques et virtuels encerclent le corps. Il s’agit pour moi d’interroger cette confrontation entre matière et dispositifs qui remet en cause mes conceptions et soulève les questions de nouvelles identités numériques et de nouveaux modes de représentation du corps.
Quels sont les liens entre ta pratique et les théories que tu développes ?
Ma pratique me conduit à l’écriture, à une mise en forme théorique des propos qui construisent mon travail plastique. En ce sens, elles interagissent. L’une devient l’extension de l’autre.

Corps Saint-Esprit Saint, Laurie Joly, 2007
exposition Mobilité/Mobility, Biennale internationale de Design de Saint Etienne - EHPAD Balay, 2008
Corps Saint-Esprit Sain : pourquoi ce titre ?
Le titre de la projection vidéo Corps Saint-Esprit Sain reprend bien entendu une expression connue de tous, « Avoir un esprit sain dans un corps sain », dérivée du latin, et aujourd’hui amplement utilisée par l’industrie du corps et de l’apparence. Celle-ci a d’ailleurs été présente tout au long du processus de création. Le titre définitif, un jeu de mots, s’est élaboré en fonction de la mise en scène. L’image expose ce corps placé en hauteur, comme sanctifié par la machine. Le haut du corps demeurant en hors-champ déplace le regard et laisse à penser le téléviseur, fixe et placé au sol, comme « l’esprit sain ».
Tu dis que « son et mouvement sont pensés en complémentarité » : qu'entends-tu par là ? En quoi l'un et l'autre se complètent ?
Mouvement et son se comportent d’une manière similaire. Ils fonctionnent en parallèle et s’ajustent, l’un et l’autre, sur le même mouvement sans le moindre décalage temporel. Pour la projection vidéo Corps Saint-Esprit Sain, cette relation a été hasardeuse, puisque inattendue. De même le son provient de la mise en scène elle-même, des mouvements du corps sur le step. Pour d’autres vidéos, c’est par le montage que je lui donne forme juxtaposant l’image à des sons de diverses sources. C’est cette complémentarité entre son et mouvement qui me permet de mettre en regard un aspect mécanique du corps.
Pourquoi tu as finalement décidé de ne garder que la fin de ta vidéo ?
L’intention initiale de Corps Saint-Esprit Sain était de soumettre le corps à un exercice régulier et répétitif dans une temporalité démesurée pour donner à cette mise en scène, cette confrontation du corps aux machines, un côté absurde voire pathologique. A ce moment même, l’aspect sonore n’était pas pris en compte. Il en a été de même pendant une longue partie de l’exécution et de l’enregistrement vidéo, le son étant totalement inexistant. Ce n’est que sur les dix dernières minutes que la machine a commencé à émettre un grincement irritant par son côté régulier et répétitif. Cette émission sonore quelque peu inattendue s’est avérée renforcer l’idée, déjà présente visuellement, d’une interaction entre les trois éléments présents. Ensembles, son et image - j’entends ici, par le terme d’image, le mouvement que l’on perçoit - renvoient à une fusion corps/machines.
J’ai reconsidéré mes propos et la manière dont je procédais pour les mettre en forme. Le montage a donné lieu à une sélection d’un court instant - seulement quelques secondes pour l’élévation d’un pied et l’abaissement de l’autre, puis inversement - qui a été mis en boucle dans la perspective d’une action infinie, d’une performance exagérée du corps dans le sens sportif et non artistique.
La boucle son/image introduit un rythme très présent, presque démonstratif… Le rythme est souvent important dans tes œuvres, quelle place lui attribues-tu ?
Le rythme peut être un facteur spatio-temporel dans le cadre d’une installation. Il peut renvoyer à une recherche d’équilibre. Il peut servir la représentation ou le visuel, quand il s’agit d’exposer certains aspects de l’identité corporelle ou modes de conception du corps. Il peut être considéré dans un rapport au spectateur et au regard. Le rythme peut être appréhendé de différentes manières. Cela dépend avant tout des œuvres, de leurs intentions et de leur mise en forme.
Il me semble que le son de la machine fait diversion, qu'il contient une part presque animale, comme un gémissement…
Au contraire, par sa nature et son tempo, il sert, au même titre que l’image, la mise en regard d’un corps mécanique, d’une interaction entre le corps et la machine, de leur fusion.
Parfois des sons « mécaniques » sont associés à tes œuvres, mais cette fois le son de la machine semble humanisée…
Cette perception n’aurait-elle pas un rapport avec la nature du son, et la manière dont il se propage dans un espace ouvert qui, contrairement à d’autres œuvres telles que l’installation Au cœur de…, estompent un côté violent ou plutôt agressif de la mise en scène ?
Tu fais appel aux corps pour mieux les nier, pour les transformer en données qui te servent voire produisent tes compositions sonores ; mais ils disparaissent dans ces compositions, comme si les corps n'étaient que des prétextes.
Ma démarche actuelle s’engage vers une réflexion sur les nouvelles identités numériques et modes de représentations du corps. Elle cherche à donner sens, une dimension sensible à des données informatives qui, aujourd’hui dans un environnement toujours plus immatériel, identifient le corps

E 4/5 (7), Laurie Joly, 2010
Tes séries E4/5, G1 et A2/3 » peuvent-elles être considérées comme des partitions ?
J'ai élaboré les trois séries photographiques E4/5, G1 et A2/3 l’année dernière, dans une même démarche de travail et à partir du même procédé technique. Chacune comportent six à sept visuels. Elles reposent sur un point de vue d’observateur et forment l’analyse d’un lieu à travers les corps présents, immobiles et en mouvement. Ce travail prend forme dans une relation de disparition-révélation. Les éléments propres à l’espace s’effacent au profit d’une monstration des flux corporels que fige le médium photographique.
Puisqu’il s’agit d’abord d’un rapport à la présence et à la mobilité des corps, puisque j’emploie régulièrement le terme de « flux » corporels, les notions de rythme et de temps sont présentes. Est-ce pour autant que ces séries peuvent être considérées comme des partitions ? La nature de l’image, elle-même, évoquerait-elle certains côtés de la mise en page d’une partition. Les corps s’apparenteraient-ils à des notes ? Chacun est libre de construire son opinion ; des réceptions hétérogènes sont souhaitables.
Je conçois cette démarche comme un travail qui n’aurait pas de fin en soi, dépendant essentiellement des lieux qui m’intéressent par leur agencement et le type d’activité qui en ressort. Ce projet peut renvoyer à certains propos sur lesquels se basent la performance interactive ECHO et le projet de cartographie Co-Présences, et à la manière dont ils abordent le corps.

Co-Présences vs Auber, Laurie Joly, 2011
Peux-tu expliquer ta démarche pour Co-présences ?
Co-Présences est un projet de cartographie tactile de la station de RER Auber à Paris. Il s’est élaboré dans la perspective d’une approche et d’une réception sensibles de l’espace proposant d’appréhender le lieu à travers les corps présents, immobiles et en mouvements. Cette présence et cette mobilité de corps servent une délimitation spatiale de la station pour former une cartographie sensible.
Le processus repose sur un point de vue d’observateur et s’apparente à une extraction d’informations. Chaque corps dans l’espace transmet un ensemble de données, un tempo et une durée de présence qui sont retranscrites sous forme de partitions. Celles-ci sont réalisées en vue d’une création sonore et plus précisément d’un rendu de vibrations pour la lecture de l’espace cartographié.
Le spectateur/récepteur est amené à éprouver l’espace sur une surface sensible par le toucher, par ces vibrations dont l’intensité dépend à la fois de la mobilité et de l’immobilité des corps et de leur localisation dans la station.
Aurais-tu pu faire cette pièce à partir d'un autre lieu? Peut-on envisager une partition des mouvements des corps de la plage, des mouvements des corps qui travaillent à l'usine...?
Le projet Co-Présences relève d’une réflexion sur l’espace, sur notre rapport et la perception que nous en avons. Il a en commun avec la performance interactive ECHO le type de lieu sur et dans lequel je travaille, une station de RER et une station de métro. Toutes deux forment des espaces d’intercommunications. Il se dégage d'elles une activité constante dont le rythme évolue dans le temps. Des corps se déplacent et se croisent continuellement.
Cette mobilité m’intéresse dans le sens où ces espaces souterrains ne servent que le passage des corps. Tout arrêt est bref. A défaut il devient suspect. Dans ce cadre, la nature du lieu est décisive. Elle sert, certes, différents propos pour les deux projets mais ne saurait être hasardeuse. Ainsi, envisager d’autres lieux pour une création similaire au projet de cartographie Co-Présences ne peut rentrer dans le cadre de mon travail.
Considères-tu la partition réalisée pour Co-Présences comme un sous-produit artistique ?
Les partitions que j’élabore pour Co-Présences forment un élément essentiel sur lequel je m’appuie pour la mise en forme de ma cartographie. Elles font partie intégrante du projet et sont à considérer comme une documentation du processus de création. Elles constituent un volume de format A4 comprenant trois ensembles. J’envisage actuellement un autre mode de présentation moins conforme mais qui ne saurait changer la nature de ces partitions.
As-tu un imaginaire sonore qui habite l'écriture de cette pièce? Qu'est-ce que tu imagines comme présentation idéale ?
Co-Présences est un projet de cartographie tactile que je développe actuellement dans le cadre du laboratoire de recherche FDM - Forme de la Mobilité à l’ENSADLab. Dans cette perspective, le support et le mode de lecture de l’espace cartographié définissent la nature de la création sonore. Celle-ci est réalisée à partir d’un même son dont la sélection a été déterminée pour un rendu optimum des vibrations.
Par la suite, j’envisage de réaliser une version alternative au projet Co-Présences, une cartographie disposée dans l’espace réel qui fera appel à l’écoute et la mobilité du spectateur/récepteur. Cette mise en forme exigera une nouvelle création sonore qui sera élaborée, entre autre, au travers de facteurs spatio-corporels.
Laurie Joly est artiste-chercheur à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris EnsadLab, laboratoire de recherche EMERI. Elle prépare actuellement une thèse de Doctorat en Art à l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée.
Elle a présenté ses œuvres dans le cadre d'expositions, de festivals d'Art Vidéo et de Cinéma. Elle participe régulièrement à des conférences internationales et est l'auteur de plusieurs articles.
Site Internet : www.lauriejoly.com