Impressions d’exposition de « L’esplanade » à la Ferme

Imaginez la scène.
Vous êtes assis sur un banc, sur une place que l’on qualifiera « d’esplanade », parce qu’elle se déploie en vis-à-vis d’uns station, lieu de transit par où passe une foule plus ou moins nombreuse. Vous êtes là et vous êtes captivé par la vie de l’esplanade, par tous ces corps animés qui l’investissent. Vous observez tous ceux qui vont et viennent de la station. Vous regardez aussi tous ces habitués du lieu, qui y passent une partie importante de leur journée, voire de leur existence. Et vous êtes particulièrement intéressé par les «occasionnels », dont vous ne savez pas trop ce qu’ils font, ni ce qu’ils pensent, encore moins ce qui les a amenés là, mais vous vous plaisez à imaginer leur histoire.
Vos impressions combinent observations, fantasmes et fictions. Ce que vous voyez s’enrichit de vos divagations, alimentées par vos souvenirs, par associations d’idées.
Ce qui se déroule devant vos yeux devient une scène de film, et vous ne savez pas si vous êtes un acteur, un figurant, le narrateur ou un simple spectateur. Vous observez plusieurs choses à la fois, plusieurs voix s’expriment et se mélangent, troublant la limite entre ce que vous pensez et ce que vous faîtes.

« L’esplanade » est une installation quadriphonique in-situ, présentée pour la première fois à la Ferme du Buisson (FdB), en octobre 2010.
3 bancs ont été installés sous l’auvent, face à la médiathèque. 4 Haut-parleurs ont été disposés tout autour, accrochés sur les fermes de la charpente, hors d’atteinte du public. Ils diffusaient des voix, selon des cycles d’une dizaine de minutes environ.

Élément essentiel de l’œuvre, chaque cycle sonore est divisé en trois parties.
Pendant 4 ou 5 minutes, des remarques lapidaires (RL), quelques mots, impressions, chocs, fantasmes, se succèdent aléatoirement sur les différentes enceintes, au début par intermittence, puis à un rythme soutenu, en accordant moins de place au silence.
Pendant la seconde phase, des observations plus spécifiques (OPS) sont diffusées sur des couples d’enceintes (encadrant les deux bancs se faisant face). Choisies au hasard dans un champ thématique parmi 6 possibles, elles s’appuient sur la stéréo pour créer des effets de contrepoint (hésitation, dialogue intérieur, duplicité ou schizophrénie…), de correspondance ou de chœur. Ces observations se succèdent pendant 3 ou 4 minutes, avec des intervalles de plus en plus rapprochés.
Enfin, la boucle se termine par la description d’une scène de vie (SDV), diffusée par les quatre enceintes pendant 1 à 3 minutes. L’histoire est diffractée spatialement, se développe suivant plusieurs voix(es), conjonctions, ajustements, variations, distinctions, oppositions, combinaisons claires ou heurtées.
Après 2 ou 3 minutes de pause, un nouveau cycle commence.

Sont préparées, pour le moment, 365 RL (mono), 217 OPS (stéréo) et 14 SDV (quadriphonie). Leur lecture est commandée par ordinateur, grâce au logiciel Pure Data, selon un programme écrit par Emmanuel Sabroux, étudiant à l’ENS Louis Lumière (ENSLL).
La chaîne de diffusion est composée d’une carte son externe, de 2 amplis stéréo et de 4 enceintes 60W RMS.

« L’esplanade » est une installation sonore exclusivement textuelle (si l’on ne tient pas compte des bancs apportés ici, à défaut de leur existence sur place). Elle est une rencontre de plusieurs centres d’intérêt et de pratiques de différents ordres : écriture, lecture, création sonore, hasard et générativité, écoute flottante. Elle soulève des questions dans tous ces domaines, qui sont autant d’étapes de sa création.
Comment parler du négligeable, de l’inframince, du fantasme sans s’enfermer dans l’anecdotique, comment célébrer l’occupation de l’espace public et pointer les questions politiques qu’elle soulève sans se restreindre à une œuvre manifeste, comment faire écho au lieu où elle est exposée, aux gens qui l’empruntent ou qui l’investissent ?
Peut-on lire ses propres textes comme ceux d’un autre, jusqu’où moduler le ton, faut-il pousser le jeu à l’image de déclamations théâtrales, quel degr& d’emphase souligne l’intention d’un texte sans l’alourdir ?
Comment développer un texte sur 2 ou 4 sources sonores, en soulignant complexité et variations, sans pour autant perdre l’auditeur, comment produire la sensation d’une œuvre inépuisable sans épuiser le public ?
Peut-on concevoir une œuvre jusqu’à la place qu’elle laisse au hasard, comment prendre en compte les accidents et erreurs qui en résultent, peut-on l’ouvrir aux contributions du public, quelle est la lisibilité de l’écriture nécessaire pour faire comprendre les intentions de son auteur ?
Et enfin, comment proposer à un large public une œuvre forte mais non contraignante, séduisante et ouverte, qui s’apprécie différemment selon le degré d’implication de celui qui l’expérimente ?
Ces questions se sont posées tout du long du processus de création, frontalement ou incidemment, ouvrant de nouvelles pistes d’expérimentation et de recherche, pour d’autres actualisations de l’œuvre.
Toute démarche artistique n’est-elle pas une démarche en cours (à l’image du processus de recherche) ?

Cette installation est avant tout une expérimentation, personnelle et partagée. Elle s’inspire des moments d’attente et de contemplation, sur un banc dans une place ou un square, quand le regard s’égare, lorsque les pensées se développent sans crainte, naviguant entre la réalité et le rêve.
C’est une intervention légère qui ne prétend pas s’imposer au spectateur, mais qui peut s’insinuer dans ses réflexions et l’accompagner vers un univers particulier, poétique, réaliste, fantasmagorique, politique…

Ce parti-pris de « réalité augmentée » a produit des résultats contrastés.
À peine installés sous l’auvent, les bancs ont été investis par le public de la médiathèque, lecteurs studieux, amis en pleine conversation, gamins acrobates. Des passants allant faire leurs courses au supermarché voisin se sont arrêtés près de la médiathèque et parfois se sont installé sous l’auvent, pour en savoir plus — sans toujours comprendre les enjeux de l’œuvre.
À certaines occasions (le vernissage notamment), elle semblait bien anodine ; difficile de l’apprécier sans lui consacrer quelques minutes de concentration. Les conditions d’exposition en extérieur, dans un lieu relativement neutre, le dispositif minimal volontairement non spectaculaire, l’absence d’éléments déterminants (notamment visuels) pour fixer l’attention n’ont pas favorisé la reconnaissance de « L’esplanade » en tant qu’œuvre d’art, et on peut s’interroger sur les effets qu’elle produit. Est-elle trop proche de la vie ? C’est un nouvel exemple (s’il en fallait !) de la difficulté de sortir l’art des espaces pleinement consacrés, qui soulève le doute sur l’opportunité de présenter l’installation dans un espace public totalement neutre, où son effet perturbateur pourrait être insignifiant.

13. novembre 2010 par celio
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