Des corps mis en musique

En marchant dans la rue, assis sur un banc public, dans un café ou sur le strapontin d’un wagon de métro, je regarde les gens.
J’observe leur visage, j’essaye de décoder leurs expressions ; leurs yeux glissent d’un interlocuteur à l’autre, ils froncent des sourcils, puis arborent une moue interrogative, léger tremblement, puis explosion, un déluge verbal jusqu’à se faire interrompre par son interlocuteur, qui s’interpose, impose sa présence, se pose en alternative, et il y en a encore un, deux, dix, des centaines, plus encore, au-delà de mon imagination, autant de figures animées, par-delà toutes mes projections, la galerie est inépuisable, aussi familière qu’intrigante car toujours variée, de la surface de la peau au portrait entier, qui ne suffit pourtant pas à exprimer la personne.
Je les vois assis, debout, immobiles ou en mouvement, et j’analyse la position de leur corps, leur façon de déployer ou de recentrer leurs membres, comment ils s’articulent ou s’excitent de manière désordonnée, du plus petit détail insignifiant, battement de doigt ou simple suspens d’un geste qui restera inachevé, jusqu’à l’expression théâtrale, emphatique ou terriblement banale, il y a tant de variétés de démarches par exemple, de significations dans la façon de se mouvoir, ou de tenir quelque chose, pour un peu qu’on y prête suffisamment d’attention, surtout si l’on devine le corps sous la couche de vêtements, quoiqu’il faille s’y intéresser également, car ce qui cache révèle aussi ce qu’il habille, des accessoires qui décorent et composent, indispensables ornementations voire prolongations de la chair sous forme de couches supplémentaires.
Parfois je les entends, une discussion, quelques mots, différentes tonalités, âges, cultures et régions du monde, dans leur façon de s’exprimer ou de pousser un cri, de tousser ou d’éternuer, la voix porte mais se mélange à d’autres bruits, quelqu’un mâche, crache, renifle, souffle, soupire, se gratte, fait craquer ses articulations, frotte ses habits, fouille dans son sac, traîne des pieds ou fait claquer ses talons, et tout cela se mélange inexorablement au bruit urbain, mais je sais qu’ils sont là, tant de gens, d’êtres humains, de corps qui pensent, de pensées incarnées, je ne sépare pas les deux, j’imagine les unes à travers l’autre, ou vice-versa, ça dépend, mais cette fois, quand je sors et m’ouvre au monde, je plonge dans le paysage humain, remontant parfois à la surface pour respirer un peu, donner de l’air au flux des émotions qui me traversent…
Il y aurait tant à dire, tant d’événements à prendre en compte et j’ai souvent du mal à les réunir. Je choisis des fragments et les recompose en invoquant mes souvenirs et mon imagination. Je construits des tableaux, je décris des scènes, je me raconte des histoires, c’est une petite musique qui résonne dans ma tête, et malgré des formes fréquentes, de nombreuses reprises et variations, elle ne se répète jamais tout à fait en l’état. La composition ne peut pas être reproduite, elle se joue en permanence, sur le moment, tout en invoquant des temporalités différentes, en superposant les grilles d’interprétation, en multipliant les ruptures de rythme. Il n’y a pas de temps fort, seulement la pulsation souterraine qui irrigue l’imagination, dont la source est introuvable. Ce sont plutôt des vibrations, qui entrent en résonance ou parfois en feedback, et ça enfle, et ça enfle encore, et la texture s’enrichit d’un réseau d’interférences, de digressions en diffractions.
Ce que certains qualifient d’écologie sonore pourrait aussi bien s’entendre comme un impossible spectacle, une démonstration permanente et continue : écoutez, écoutez encore tous ces bruits autour de vous, intimait John Cage, le bruit de votre propre corps dans le silence, mais vous n’êtes pas seul, imaginez tous ces gens autour de vous, fermez les yeux et absorbez le brouhaha, la cacophonie qui vous entoure et s’insinue de partout ; ne croyez pas que Jean-Luc Godard exagère avec son mixage sonore inouï, vous y êtes tellement habitué que vous faites tout pour ne pas l’entendre, vous écoutez quelque chose et non pas tout, vous discriminez en permanence et continuez donc comme ça, n’ayez l’air de rien, ce n’est pas une injonction mais une proposition, si possible, si vous le voulez bien, si vous avez envie, et pourquoi pas, à un moment ou à un autre, improvisez votre petite musique sur L’espalanade.

09. mars 2011 par celio
Catégories: Brouillons | 1 commentaire

Un commentaire

  1. « ausculter le grand cluster vivant »
    de mémoire, Claude Ballif