Circonstances de la recherche

« (…) je propose que la recherche ne soit pas le privilège de ceux qui savent mais au contraire de ceux qui ne savent pas. Dès lors que nous portons notre attention sur quelque chose que nous ne connaissons pas, nous faisons de la recherche. »

J’ai découvert cette citation de Robert Filliou [Petit journal, Galeries contemporaines, 10 juillet – 15 septembre 1991, Paris, Musée national d’art moderne, Centre Georges Pompidou, 1991.] en lisant un ouvrage de Gérard Pelé [Inesthétiques musicales au XXe siècle, Paris, L’harmattan, 2008], alors que je rédigeais ma thèse [« L’art numérique », un nouveau mouvement dans le monde de l’art contemporain, soutenue en 2010] qu’il supervisait. Il m’avait transmis plusieurs textes au format électronique, et je tombai en arrêt sur cette déclaration en forme de manifeste de l’artiste de Fluxus, qui y défendait sa propre pratique et les questionnements qu’il souhaitait en faire émerger.
Bien qu’à ce moment-là mon activité artistique était encore balbutiante, et que ma recherche empruntait principalement le média de l’écriture, j’y trouvais la confirmation d’une intuition insistante, qui me frappait dès lors que j’essayais de prendre du recul et m’interrogeais sur les ressorts animant et les ressources alimentant cette entreprise si ardue qu’on se sent parfois masochiste de la mener : la rédaction de la thèse.
Diverses raisons nous poussent à nous lancer dans une telle aventure : la passion pour un sujet ou une problématique, l’attrait d’un diplôme prestigieux, l’espoir d’enseigner à l’université, ou, tout simplement, la poursuite des études jusqu’à leur terme… Mais si nous en avons envie, ce n’est pas pour autant que nous savons en quoi cela consistera. Nous imaginons seulement ce que nous devrons faire, guidés pour cela par les normes et les usages de l’université qui, après cinq années d’études supérieures, nous sont si familières qu’elles nous paraissent naturelles.
Et pourtant, bien que nous les connaissions intimement, elles n’en restent pas moins souvent intimidantes, d’autant que la rédaction d’une thèse passe pour être une sorte de passage à l’âge adulte scientifique, le résultat d’une maturation à la suite de laquelle nous pouvons nous présenter seul face au monde de la recherche, sans l’alibi de la formation. De quoi sommes-nous capables, saurons-nous cerner la problématique, serons-nous convaincants ? Sacrée ambition !
Mais dès lors que nous nous attelons activement à la tâche, nous nous apercevons rapidement qu’elle n’a rien d’insurmontable. Elle n’est pas facile, elle exige rigueur, persévérance et un minimum de réflexion, mais elle est suffisamment cadrée et codifiée pour être accessible à tous les chercheurs bien intentionnés et respectueux des usages – s’appuyant sur des auteurs en les citant, interrogeant des «notions » et des «problématiques », multipliant les points d’interrogation et les jeux de mots, employant quelques termes techniques pointus voire précieux.

Comme c’est le cas dans n’importe quel autre milieu, s’il s’agit de se faire comprendre ou reconnaître par ses pairs, l’apprenti-chercheur a tout intérêt à montrer qu’il maîtrise la doxa (discours autorisé et bonnes paroles) et les habitus (manières de se comporter) de son champ. Alors, si la recherche comporte une dimension exploratoire importante, celle-ci sert parfois de prétexte à l’élaboration de formes convenues : articles, communications, interventions, etc., où la bonne volonté de l’impétrant pourra être vérifiée par ses pairs, et éventuellement récompensée par eux.
Ces signes de reconnaissance fonctionnent aussi bien à usage interne qu’externe. Bourdieu expliquait l’âpreté du langage philosophique d’Heidegger et de ses commentateurs [Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil / Points, 2001] comme un marqueur censé pointer leur intelligence – car tout le monde n’est pas capable d’en comprendre le sens, y compris traduit en sa langue maternelle. Et il en va de même d’autres auteurs (on ne dira pas que la pensée de Wittgenstein soit très accessible) et de bon nombre de commentateurs, qui nous expliquent avec assurance des textes fondamentalement ambigus et polysémiques (Mille plateaux de Deleuze et Guattari, Finnegan’s Wake de Joyce, pour n’en citer que deux…). Bourdieu, lui-même, n’échappe pas à ses propres critiques, pas plus, probablement, ce texte que vous êtes en train de lire.
La recherche aujourd’hui, et Filliou s’en désolait, semble cantonnée à celle menée par les chercheurs, s’activant dans un même milieu et approfondissant des connaissances précises, fussent-elles interdisciplinaires. La spécialisation de la science [Déjà critiquée par Steinbeck en 1951 dans son livre Dans la mer de Cortez, récit d’une expédition océanographique effectuée en 1940 visant à un relevé exhaustif des espèces marines, plutôt qu’à des découvertes dans un domaine en particulier.] a conduit à son atomisation, séparant les disciplines et les rendant parfois incompatibles et, surtout, donnant le sentiment au plus grand nombre qu’une proportion significative de nouveaux concepts et de découvertes sont hors de leur portée et qu’ils n’ont d’autre choix, s’ils veulent en saisir le sens, que de s’en remettre à l’assurance des experts.

Or la légitimité et la compétence de ces « experts » sont sujettes à caution, surtout en ce qui concerne ceux qui présentent régulièrement leurs analyses dans des médias grand public. Le Canard enchaîné ou les sites Arrêt sur image et Acrimed en critiquent régulièrement la légèreté, l’aspect stéréotypé, voire les erreurs factuelles ; ils relèvent également les conflits d’intérêt dans lesquels leurs auteurs sont empêtrés. Mais il est difficile de défaire les positions d’autorité, dès lors que celles-ci s’appuient sur une exposition publique, sur la maîtrise des codes associés à la connaissance – langage précis, ton pédagogue, gestes mesurés, posture ferme et confiante, tenue sérieuse, diplômes reconnus et expérience consacrée (si possible dans des structures aux noms pompeux) et, cela aide, âge mâture, sexe masculin, peau claire, milieu social élevé.
La critique des experts ne saurait se limiter à la dénonciation de l’imposture de certains d’entre eux, qui écument les studios de télévision pour pontifier sur les sujets les plus variés. Pour l’intérêt de la recherche, il est aussi utile de démonter les préjugés qui investissent les universitaires d’un savoir supérieur et incontestable, alors qu’ils sont tout aussi faillibles que d’autres – et peut-être même plus –, surtout lorsqu’ils s’engagent dans des investigations très poussées.
Dans son ouvrage Méditations pascaliennes [Paris, Le seuil, 1997], Bourdieu (encore lui) pointe les risques d’« égarement scolastique » inhérents à la recherche. Même déployés à partir de justes prémisses, des raisonnements poussés à l’extrême peuvent aboutir à des absurdités indéfendables. Dès lors que l’exigence scientifique se relâche au détriment de l’élan créateur, le discours s’apparente plus à une métaphore filée qu’à une démonstration rigoureuse et objective.
Et on peut aller plus loin que le sociologue positiviste, en soulignant que la science s’accompagne aussi de croyance et, parfois, d’aveuglement. Les failles de beaucoup de démonstrations ne découlent souvent pas de défauts logiques, mais au contraire d’une trop grande confiance en la logique, considérée comme la justification unique et incontestable de la progression conceptuelle. C’est oublier que toute logique est motivée, et justifiée a posteriori par les résultats dont elle se porte garant. La plupart du temps, elle sert à formaliser ce dont on avait déjà l’intuition. Pour détourner encore Bourdieu, on pourrait dire que la logique est toujours historiquement construite.  [Dans plusieurs ouvrages, F. Jullien montre, à travers leur comparaison, les impensés des philosophies chinoise et occidentale, impensés résultant de longues histoires philosophiques.]

Dans la préface de son livre Les mots et les choses [Paris, Gallimard, 1966], Michel Foucault cite une nouvelle de Borgès [La langue analytique de John Wilkins, 1942] : « Ce texte cite “une certaine encyclopédie chinoise” où il est écrit que “les animaux se divisent en : a) appartenant à l’empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente classification, i) qui s’agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau, l) et cætera, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches”. » [Vu la richesse des commentaires auxquels ont donné lieu ce classement, souvent cité à partir de la préface de Foucault, voire de sa reprise, ce texte (que je n’ai jamais lu que cité, et dont je ne peux donc pas garantir l’existence) est en lui-même une illustration de l’aspect quasi-vivant de la recherche…]
Au premier abord, ce classement semble totalement fantaisiste et évidemment illogique. Pourtant, il se peut qu’il soit plutôt étranger à notre logique que dépourvu de logique. Dans son livre La propension des choses [Paris, Seuil, 1992], F. Jullien cite un texte ancien, attribué à Wang Changling : dispositions stratégiques en poésie. Ce classement paraît presque aussi absurde que celui de Borgès, car certaines de ses entrées sont inclues dans d’autres. Mais le sinologue nous explique que cette incohérence apparente ne fait que masquer des liaisons signifiantes pour la poésie chinoise de cette époque [Pour en savoir plus, je vous invite à lire le chapitre : « Des dispositions efficaces, par séries », dans l’ouvrage de François Jullien].
Ces deux exemples font apparaître que les classements n’ont pas vocation à être objectifs mais à être opérants : ce sont des décompositions de tout ou partie du réel et de l’imaginaire, qui permettent de les délimiter, de les définir, de les comprendre et d’agir sur eux. Ainsi, s’ils désignent une réalité (qui pourrait conjoindre le réel et l’imaginaire), ce n’est pas celle de l’environnement (y compris conceptuel et fantasmé) qui nous entoure, mais plutôt celle de la personne qui l’énonce. La typologie de Borgès décrit moins les animaux que la façon de penser de ceux qui les distinguent ainsi, voire qu’un rapport de force social (imaginé) structuré par la position dominante de l’empereur, qui détient le pouvoir d’imposer la vision du monde qu’il se construit autour de lui. Il en va de même des dispositions stratégiques qui permet à F. Jullien d’expliciter des orientations conceptuelles fondamentales soutenant une certaine pensée chinoise classique, qui transparaissent ici dans cette codification des « dispositions » de la poésie.
D’une manière ou d’une autre, une recherche est toujours circonstancielle, et ce texte en est lui-même une illustration. Il est écrit spécialement pour le second numéro de L’autre musique, parce que la problématique y questionne les circonstances. Il s’appuie sur mon expérience de la thèse. Le sujet que j’avais choisi découlait de certains hasards de la vie, qui m’avaient mené à m’intéresser aux mythes du progrès technologique en produisant une œuvre pour un cours de licence de création informatique. Ma recherche s’est appuyée ensuite sur les références acquises lors de mes études et d’autres trouvées dans telle ou telle bibliothèque, dans la BPI à paris, dans l’Alliance Française de Caracas (quand j’allais rendre visite à des amis expatriés) ou dans un village provençal à côté duquel une de mes grand-mères habitait. Ma thèse s’est nourrie de mes lectures, alors même que certains liens pouvaient sembler des plus ténus. [Bien que ma thèse traitât de l’art numérique, j’ai pu y convoquer la pensée chinoise selon F. Jullien.]

Thèmes, arguments, procédés logiques et stylistiques d’une recherche découlent ainsi en bonne part de l’expérience de son auteur. En plus d’exprimer sa pensée, ils témoignent de son parcours. Lorsqu’on s’y consacre, une recherche s’apparente à une œuvre – et, comme le suggérait Filliou, cela peut s’observer dans une bonne part de l’art contemporain, la création est également une recherche.
Alors, plutôt que de tenter de masquer l’arbitraire sur lequel toute théorie est finalement construite, et l’intérêt qu’y trouve son auteur, fut-ce à corroborer ses propres convictions, peut-être faut-il au contraire revendiquer l’irréductible part de subjectivité portée par la recherche ? Car, si l’on prend la création artistique comme référence, n’est-ce pas à travers une démarche personnelle qu’on peut finalement, après transfiguration, atteindre une configuration, sinon universelle, du moins intersubjective ? Ne doit-on pas également assumer la part fictionnelle de la réalité, dont on sait qu’elle permet souvent de s’approcher plus près d’elle que ne parviennent à le faire beaucoup de documentaires ?
Cela ne veut pas dire que la recherche puisse s’exonérer de toute ambition de vérité, bien au contraire car, dans une démarche transductive [voir plus loin la définition], elle s’apparente à la fabrication même de la réalité, c’est-à-dire, à la manière dont nous organisons notre environnement et considérons comme définitivement acquises des connaissances empiriques que nous jugeons significatives.

La recherche se fait dans des circonstances et par les circonstances. Elle ne vise pas à découvrir une hypothétique « essence » des choses, car cela conduirait à l’interruption de ses investigations par la définition d’une réalité définitive, à la fois négation de toute transformation possible, et promotion d’une sorte d’authenticité première idéale, apparentée à une révélation religieuse.
Au contraire, la recherche s’emploie à souligner les liens entre les choses, des liens qui ne sont pas absolus et ne préexistent souvent pas à leur énonciation, mais des liens possibles, en ce qu’ils témoignent des mouvements des choses et des rapports qu’elles peuvent entretenir entre elles. Pour reprendre le terme de Simondon préalablement cité, la recherche est une activité éminemment transductive : elle se développe suivant une dynamique apparentée à celle qui entraîne son objet, et elle le fait de proche en proche, dans un processus qui pourrait ne jamais s’arrêter…

05. septembre 2012 par celio
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