Jardins de sensation – intervouïe Alexandre Levy

Lorsque nous arrivâmes pour visiter les Jardins de sensations, les installations ne fonctionnaient pas. Non pas parce que la pluie parisienne d’août en avait endommagé les capteurs, mais parce qu’elles avaient été suspendues pendant qu’Alexandre Lévy interprétait une pièce pour piano et ordinateur. Traverser les lianes de L’arbre à frôler ne déclenchait pas d’autre musique que des bruits de frottement auxquels on aurait pu s’attendre, si l’on n’avait pas su qu’il s’agissait d’une œuvre d’art.
La performance prenait fin et, après que le pianiste ait expliqué au public que les sons et les improvisations du morceau qu’ils venaient d’écouter constituaient désormais la matière première où iraient piocher les installations, mon amie me présenta à lui. Après nous avoir donné quelques informations complémentaires [cf intervouïe], il nous invita à expérimenter les œuvres avant de revenir, une vingtaine de minutes plus tard, écouter sa nouvelle prestation.
Introduit dans son univers par ses explications, bercés par ses sons et bruits doux et reposants, surgissant comme le mouvement du vent dans les feuillages ou comme les échos légers des signaux véhiculés par les plantes et les animaux pour se prévenir de la présence d’un prédateur éventuel, nous nous acclimatâmes aux Jardins des sensations, qui nous semblèrent élargir notre perception. Nous étions donc prêts à profiter du concert : disposés à écouter, ouverts à toute possibilité.
Ce fut une expérience de la très grande tolérance au contexte de la musique dodécaphonique, surtout lorsque la composition laisse place à l’improvisation et que sa structure n’est pas mise en avant. La multiplicité des rythmes et des tons joués formaient une nappe qui n’occupait qu’une partie de l’espace sonore, et voisinait sans rivalité avec le tambourinement de l’ondée sur la toiture légère qui nous protégeait, et sur le bosquet de bambous qui nous entourait.
Puisqu’aucune mélodie ne prenait le pas sur les autres et ne forçait l’interprétation du morceau, puisque les rythmes se mélangeaient sans s’imposer, c’est la musique en elle-même, voire le concert en entier qui, plus qu’un spectacle, apparut comme un « arrangement » de vie, un agencement original de l’environnement, par le simple ajout d’une performance musicale. Celle-ci, plutôt que d’exiger que l’attention se dirige vers elle, tendait à lui ôter toute direction pour la rendre disponible à tous les bruits : du concert, de la nature ou des hommes.
Ainsi, nous ne fumes pas dérangés par les interjections, cris et borborygmes d’un groupe de « déficients mentaux » que ses accompagnateurs menèrent au concert. Au contraire d’autres spectateurs aux regards suspicieux et chargés de reproches, cela nous parut aussi évident que ce que nous vivions. Ce nouveau public était plongé dans une émotion puissante, à laquelle ils réagissaient, d’une manière parfois bruyante, mais ces bruits n’en étaient pas moins au diapason des sons environnants, qu’ils complétaient naturellement.

30. septembre 2012 par celio
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