3 – Première sortie

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Aujourd’hui, c’est la première sortie.
Nous nous retrouvons tous dans la salle d’arts plastiques de l’école Le Vau, Sophie et les enfants, les trois habitués, Hélène, Frédéric et Célio, ainsi que Delphine et Sarah, venues en renfort.

Nous avons préparé une liste de sons à collecter, tous les mots pour le son que nous avions recensés ensemble. Nous leur demandons de nous en rapporter des échantillons enregistrés dans le square Léon Frapié.
Nous divisons les enfants en 5 groupes, chacun suivi par un adulte, Sophie se déplaçant librement parmi les uns et les autres, et nous partons, tous ensemble, pour le square, espérant que la pluie ne reprendra pas dans la matinée.
Nous leur demandons d’avoir les oreilles grandes ouvertes sur le trajet, et de bien écouter autour d’eux, les voitures qui passent, le fin gravier qui crisse sous leurs pas surtout lorsqu’ils traînent des pieds, les oiseaux qu’on entend au loin, indistinctement ; de distinguer les sons aigus, graves, faibles, forts, fixes, qui se déplacent, agréables ou désagréables, et tout le monde n’est pas d’accord, surtout en ce qui concerne le dernier critère ; ça veut dire qu’on ne reconnaît pas tous les bruits et les sons de la même manière, c’est ça ?
Arrivés au square, on parle tous ensemble de ce qu’on a entendu, reconnu, apprécié, et de ce qui nous a déplu. Ça montre bien qu’il y a une marge d’interprétation, plein de réponses possibles, et pas seulement des bonnes !

Alors ?
C’est bon ?
Tout le monde est prêt ?
Allons-y !
Nous avions dit, « À chacun son bout de square pour commencer la collecte », mais, assez étrangement, et bien que nous cherchions à nous disperser le plus possible, afin de limiter les interférences sonores, la plupart des enfants convergent vers le terrain de jeu, et beaucoup s’y retrouvent – sauf ceux qui ont été attirés ailleurs grâce à d’habiles stratagèmes. Et, respectant l’usage du lieu qu’ils (re)connaissent immédiatement, ils vont jouer sur la roue, les chevaux à bascule, et surtout le grand bateau, avec sa barre circulaire, son toboggan, sa passerelle et ses nombreuses autres possibilités d’acrobaties pour les explorateurs casse-cou.
Dans chaque groupe de 4, et à tour de rôle, un élève écoute les sons « à l’oreille », un autre enregistre et les deux derniers sont les gardiens du silence. La répartition des tâches s’avère judicieuse, puisque les enfants acceptent d’attendre leur tour – c’est l’enregistreur audio qui attire toutes les convoitises.
Nous souhaitions leur demander de bien écouter l’environnement avant de chercher aux-mêmes à produire des sons. Mais il s’avère difficile de distinguer et repérer les sons de l’environnement alors que de nombreux enfants s’activent un peu partout – et font du bruit. Et puis l’enregistreur est un peu bête, car contrairement à nous qui n’écoutons que les sons qui nous intéressent et parvenons, sans même nous en rendre compte,
à écarter ceux qui sont accessoires, voire nuisibles, l’enregistreur capte tous les bruits qu’il peut, sans réfléchir à leur intérêt. C’est une machine. Il ne sait même pas reconnaître les chants d’oiseaux, qui sont masqués par la rumeur de la ville et du périphérique, qui passe en tunnel sous le square.sortie-1

 

Chaque groupe, à son rythme, commence à remplir sa liste de sons,
en tapotant les bancs en bois,
en frappant le sol,
en jouant avec les portillons métalliques qui délimitent le jardin d’enfants et qui frappent lourdement le heurtoir en se refermant,
en tapant les barreaux qui entourent le square et la plupart des résidences environnantes… Ça résonne.
Les enfants se prennent vite au jeu de l’exploration ; d’abord un peu réservés, craignant de n’avoir pas bien compris l’exercice et de ne savoir que répondre, ils profitent de l’espace de liberté qui leur est offert pour faire toutes sortes d’expériences, dès lors que celles-ci font du bruit, ou simplement parce qu’elles sont amusantes. Il est temps de leur offrir une récréation…

Pourtant, tous les enfants ne se précipitent pas immédiatement vers le terrain de jeu. L’enregistreur continue à les fasciner, non seulement parce qu’il fait entendre des sons ignorés dans le quotidien, mais aussi parce qu’il nourrit leur désir de célébrité naissant. Ils se le passent comme un journaliste tend un micro, et cela leur donne le sentiment d’être sur le devant de la scène.
Korotoumou insiste pour qu’on enregistre sa chanson, mais, quand elle voit les micros pointés vers elle, elle perd soudain son inspiration et ne sais plus comment chanter. Finalement, ce n’est que sur le chemin du retour à l’école que les enfants se laissent aller à chanter tous ensemble, une comptine ancienne bien éloignée des chansons de variété contemporaine et des rêves de célébrité qui peuvent y être associés.

08. avril 2013 par celio
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