7 – Préparation de la deuxième sortie

Aujourd’hui, nous préparons la deuxième sortie.

Le premier exercice a lieu dans la cour.
Korotoumou prend un air désabusé. « C’est nul. »
Nous nous mettons en ronde et Hélène nous guide. Nous devons avancer vers le milieu du cercle et offrir notre nom à tous, en joignant le geste à la parole.
Les premiers élèves sont un peu timides, ils s’avancent à peine, esquissent mollement un embryon de mouvement et murmurent leur nom sans conviction. Mais ils s’enhardissent au fur et à mesure du tour, lancent leur pied en l’air, sautent, virevoltent, envoient leur nom au ciel et le rattrapent ensuite ; puis nous nous engageons sur une nouvelle ronde, dans laquelle chacun salue à nouveau et où nous reprenons tous le mouvement et la voix. Les enfants, espiègles, s’amusent à faire le poirier et la roue, autant pour montrer leur habileté que pour mettre à l’épreuve celle des autres, adultes compris.
Puis Hélène nous demande de marcher dans la cour, et de le faire au rythme de l’un ou l’une d’entre nous, qu’elle désigne à tour de rôle. Nous nous ajustons donc à son pas, et Sophie espère alors pouvoir apprendre à ses élèves à marcher au rythme de la musique pour le spectacle qu’elle prépare avec eux, pour lequel tout semble se faire, et bien contre son gré, à la dernière minute…

Nous remontons en classe. « C’est nul. »

Ce que nous voulons, c’est composer.
Mettre des bouts, des morceaux ensemble, les entendre évoluer, changer, se transformer, passer de l’un à l’autre, et qu’il y ait un début et une fin…
Nous distribuons à chaque groupe le dessin d’un autre. Ils aimeraient savoir qui en sont les auteurs mais nous leur demandons de l’interpréter tel qu’ils le voient. Pourtant, n’est-il pas plus facile de décoder une image une fois qu’on sait quelle personne l’a codée et, la connaissant, deviner ce qu’elle a voulu exprimer ?
Mais qu’est-ce qu’ils ont bien pu vouloir dire ?
Les enfants s’interrogent, nous essayons de leur donner des pistes, mais ils trouvent très bien tout seuls. Encore une fois – ça devient une habitude –, ils nous impressionnent. Car, après avoir un peu renâclé, « Pourquoi on ne peut pas reprendre nos dessins, c’est nul », ils se sont projetés dans la partition que nous leur avions distribuée et en ont extrait une petite musique bien singulière…
Et si certains ont trouvé des rythmes, comme la fois précédente, d’autres ont imaginé une progression, que l’on sent se déployer dès la première écoute, nous le comprenons quand leur composition s’installe, elle se développe jusqu’à arriver à son terme, évident. Nous nous en rendons compte alors que nous les faisons tous jouer, chacun leur tour, groupe après groupe, pour que le son circule dans une composition collective à l’échelle de la classe.

Célio dirige, Hélène enregistre, Frédéric prend des photos, en veillant à ne pas cadrer les visages des enfants pour des questions de droit à l’image –  Sophie et Brigitte Ventre, la directrice de l’école, nous expliquant comment les précautions à prendre sont de plus en plus contraignantes, les autorisations étant aujourd’hui non seulement limitées à des usages précis, mais encore assorties d’une exigence de destruction des images après une période donnée.
Nous indiquons quand le groupe d’après doit prendre le relais, mais, en général, les enfants s’en sont rendu compte par eux-même, et nous n’avons même pas besoin de faire de signes.

C’est bien ! Vraiment.
Quel plaisir de voir tout cela prendre forme… Quelle satisfaction !
C’est presque bizarre. Cette sensation de contentement qui point… Et ce sentiment que nous pouvons aller plus loin, tous ensemble. Tout reste encore à concrétiser, doit prendre forme, être mis en œuvre, mais nous sommes confiants.
Typiquement, nous sommes en train de vivre les joies de la pratique : nous y étant engagés, nous ne l’appréhendons plus. Y étant impliqués, nous ne cherchons pas à la comprendre comme un objet extérieur et nous ne craignons pas ce qui se produira.

Lors de la seconde partie de l’atelier, nous demandons aux enfants de préparer de nouvelles partitions pour la sortie de la semaine suivante.
« Partition ? » Ils ne comprennent pas. Nous essayons de leur expliquer qu’ils en ont déjà dessinées et interprétées plusieurs, malgré eux. Ce n’est pas très clair. « Ce sont des dessins qui servent à jouer de la musique ; un peu comme les lignes avec les notes marquées dessus, mais cette fois, c’est vous qui inventez vos symboles. » C’est un peu mieux, mais ça n’a pas l’air limpide pour autant.
Ils ne savent pas vraiment quoi faire, ne comprennent pas bien ce que nous attendons d’eux, certains trouvent qu’ils dessinent mal, d’autres se plaignent de ne pas avoir d’idées, « c’est nul », et puis, comme ça arrive à chaque fois, ils finissent par baisser la garde et se laissent aller. Ils dessinent ce qui leur passe par la tête, parfois seulement ce qui leur plaît – sans que le lien avec l’exercice ne nous apparaissent vraiment –, composent seuls ou en groupe, tous ensemble ou chacun sa place.
Nous faisons le tour des tables, donnons des conseils, proposons des pistes parfois, mais ils trouvent souvent leurs idées quand nous sommes occupés ailleurs, et le résultat ne manque jamais de nous surprendre.
Certains, pourtant, se désolent encore de « mal dessiner », de « rater » leur dessin, qu’ils trouvent « moche », « c’est nul ». À force qu’elles soient répétées, nous commençons à nous lasser de ces remarques, auxquelles chaque fois nous répondons qu’il n’y a pas de « beaux dessins », mais seulement des partitions, et qu’on ne leur demande pas de faire joli, que nous prenons tout et ne jugeons pas, et c’est Hélène qui le redit haut et fort, j’espère que c’est bien clair pour tous…

Nous récupérons les dessins et les affichons tous sur le tableau, avec des aimants. Les enfants sont fiers ou honteux, fiers et honteux, peut-être, de voir leurs dessins ainsi exposés, on n’y peut rien, ça fait toujours quelque chose de rendre public ce qu’on a fait. Et, pendant qu’ils regardent le tableau totalement recouvert de ces très nombreuses partitions graphiques, nous leur passons le son de l’interprétation collective de la semaine passée.
Difficile de deviner ce qu’ils en pensent, car ils n’ont qu’une idée en tête : ils veulent voir les planches de
Frédéric, qui a représenté les premières séances de l’atelier en bandes dessinées. Alors, quand nous commençons à les afficher sur le tableau, le brouhaha s’élève rapidement, c’est qui là, tu reconnais, c’est moi ! Et là, c’est mon dessin, mais pourquoi il m’a dessinée comme ça ? Je ne me vois pas, mais si tu es là, Monsieur
Frédéric, Monsieur Frédéric, pourquoi tu m’as mis un pull rouge, je n’ai pas de pull rouge ! C’est pour que tu ne te noies pas dans le décor, on n’est pas toujours obligé de dessiner les choses exactement comme on les voit, parfois il faut s’arranger un peu avec la réalité pour être plus vrai…
La réalité ? La réalité ? Ça ne compte pas. Ils ont simplement envie de se voir sur les dessins, de se retrouver, et peu importe si la cloche sonne pour signifier la fin des cours.

17. juin 2013 par celio
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