8 – Deuxième sortie

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Aujourd’hui, c’est la deuxième sortie.
Pour une fois, nous nous retrouvons le jeudi après-midi, plutôt que le vendredi matin. Ça n’a pas été facile de s’accorder sur la date, puisqu’il faut qu’elle convienne aux trois intervenants de l’atelier et trouve sa place dans le planning très dense de la classe de Sophie, qui mène plusieurs projets de front.
Finalement, nous avons dû choisir un jour où Delphine et Sarah ne peuvent pas nous accompagner, et cela nous contraint à répartir les enfants sur quatre groupes plutôt que cinq. En plus, nous sommes dans une période de contestation contre la réforme des rythmes scolaires et la classe accueille des enfants dont l’école est en grève.
Parmi les deux qui sont avec nous, il y a Juliette, une des filles de Sophie, que tous les enfants veulent avoir dans leur groupe. Alors que nous rappelons en classe le but de la sortie, beaucoup de mains se lèvent : « Oui, Jonathan ? » « Est-ce que Juliette peut être dans notre groupe ? » « Oui, Fatoumata ? » « Est-ce que Juliette peut être dans notre groupe ? » « Oui, Mina ? » « Est-ce que Juliette peut être dans notre groupe ? » « Oui, Alicia ? »…
Tout le monde s’habille chaudement. N’oubliez pas de prendre votre écharpe et votre bonnet, mettez vos gants si vous en avez, c’est le printemps depuis une semaine, mais on dirait que la météo n’a pas suivi le changement de saison…
Arrivés au square Léon-Frapié, pour nous réchauffer et nous préparer à la suite, nous commençons par refaire quelques exercices de la semaine passée – échauffements harmoniques et mouvements de salutation générale repris par tous.
Puis, alors que Frédéric et Sophie préparent les partitions à distribuer aux groupes – à d’autres que leur(s) auteur(s), pour que personne ne joue son propre dessin –, Hélène, accompagnée de Célio, guide les enfants pour tester un des mouvements de chorégraphie sonore de la partition pour les Fougères qu’elle vient d’écrire.
Bon, alors, venez, nous allons faire un autre exercice ensemble ; vous allez vous placer là-bas, au bord
de la pelouse, là, à la limite du chemin, mettez-vous sur le bord, vraiment ;    non, ce n’est pas une course ;    alors, écoutez-moi, tout le monde m’entend ?
Mettez-vous bien en ligne, voilà ;   oui, sur le bord, c’est ça ; alors, voilà ce que nous allons faire ; vous savez chanter les oiseaux ? Oui ? Tous ? Alors nous allons traverser la pelouse jusqu’à l’autre côté, en faisant des mouvements comme ça ; vous voyez mes bras, vous comprenez ? On va onduler comme un serpent,
chacun à sa vitesse ;    non, non, ce n’est pas une course, vous êtes sûrs d’avoir bien compris ? Vraiment ?
Bon, on y va alors…
C’est la ruée.
Les enfants s’élancent et courent aussi vite qu’ils peuvent.
Ils foncent droit devant eux et se bousculent pour prendre la première place.
Et dès qu’ils atteignent la ligne, ils repartent dans l’autre sens…
Attendez ! Attendez !   On ne vous a pas demandé de faire la course !    Restez-là ! Vous n’avez pas compris mes gestes, vous êtes allés tout droit, vous auriez dû onduler ; et les petits oiseaux ? On n’a rien entendu… Vous avez pensé à chanter les oiseaux ?
On va recommencer ; vous allez vous mettre en ligne, à nouveau, sur le bord, on va vous diviser en deux groupes cette fois-ci, et chacun va nous suivre, Célio et moi, vous allez à la vitesse que vous voulez, mais vous n’avez pas le droit de nous dépasser ; et surtout, on veut entendre les oiseaux, et c’est vous qui les faites, n’oubliez pas ! Restez bien sur la ligne, c’est bon, vous êtes prêts ? On y va !
Nous partons                                                                                                         chacun devant notre groupe
nous avançons à notre rythme                                           dans notre côté de la pelouse
les enfants nous suivent                                                       ils sont derrière nous
nous allons tout droit, puis à droite                         nous filons à gauche, puis encore de front
on entend des cris de joie                  les enfants exultent
puis nous convergeons vers le milieu, nous nous croisons
les files se rejoignent un moment, nous ne savons plus qui est qui
Et ça recommence !
Nous nous rencontrons à nouveau, comme deux nuées d’oiseaux
se traversant l’une l’autre, formant un instant un chaos indescriptible,
avant que chaque groupe reprenne forme et apparence distincte ;
mais ne croyez pas que l’organisation ait même été suspendue : les liens n’ont jamais été rompus ; au contraire,
c’est leur force d’attraction qui leur a permis de tenir, même lorsqu’ils ont été transpercés par d’autres ; leur réunion
n’a pas produit de casse-tête chinois : ils se sont dénoué aussi vite qu’ils se sont noués ;
les serpents humains se sont alternativement unis                                                                        et désunis,
jusqu’à ce que chacun retrouve le repos,
en rejoignant l’autre extrémité de le pelouse.

Les enfants ont été excités par ces premiers exercices ; ils attendent la suite avec impatience. Nous essayons laborieusement de les réunir dans les groupes de la séance précédente, et de les mettre par paire (de groupes), mais ils ne se laissent pas faire et continuent à parler en même temps. Et Juliette, elle est avec qui, Juliette ? Elle peut être avec nous ?
Brouhaha, brouhaha, brouhaha, BROUHAHA
Nous peinons à nous faire entendre.
Nous leur distribuons des partitions en leur expliquant qu’ils ne recevront pas celles qu’ils ont dessinées, car nous voulons qu’ils en interprètent d’autres. Ils sont déçus. « C’est nul. » Ils ne comprennent pas, ils insistent. Ils râlent, ils se plaignent.
Ça commence à bien faire, Hélène en a assez, elle leur confie notre exaspération, pourquoi dites-vous que c’est trop difficile, que vous n’y arrivez pas, vous avez déjà réussi à le faire, arrêtez de dire que ça ne sera pas bien, nous vous l’avons déjà dit, ce n’est pas la question, que ça soit beau ou pas, nous voulons que vous essayiez, nous savons que vous en êtes capables !
Brouhaha, brouhaha, grumbl, brouhaha, brouhaha, mais pourquoi ?, brouhaha, brouhaha, brouhaha, c’est nul…

Célio, Frédéric, Hélène, Sophie accompagnent chacun leur groupe dans une zone différente du square, afin d’y jouer et d’y enregistrer ses partitions.
La première difficulté consiste à décoder, voire à défricher chaque partition. Mais qu’est-ce qu’ils ont bien pu vouloir dire ? Les enfants se creusent la tête, un peu insistent ou se lassent, considèrent ce qui les intéressent et écartent le reste, interprètent ensemble ou séparément. Ils partent faire des essais, ou jouer, tout simplement.
Ils ont envie de se dépenser, il fait un froid saisissant pour une fin mars. « Regardez, il neige !!!!! » Quelques flocons virevoltent autour de nous, fondant dès qu’ils touchent le sol. « C’est nul. »

Nous essayons de canaliser leur énergie dans les interprétations sonores, et cela s’avère difficile, car les enfants doivent les réaliser sans bruits parasites, alors qu’ils sont dans un cadre qu’ils associent a priori à la récréation, où les tentations sont nombreuses.
Ils font tourner la roue du jardin d’enfants
tapent sur le grand bâteau
font battre les portillons,
actionnent la fontaine,
frottent un banc avec des bâtons,
caressent les arbustes,
tapent du pied,
frottent les graviers,
triturent la pelouse,
traversent les anciennes herbes folles dont les mottes, récemment ratiboisées, arborent une coupe en brosse rappelant celle des militaires,
parfois un enfant traverse le champ, ou la pelouse,
peu de passants dans le parc, et ils n’ont pas l’air interessés ni même intrigués par nos activités,
il y a des enfants qui jouent, parfois un qui dirige, et toujours un autre qui enregistre,
on les voit courir d’un coin à l’autre du square pour faire des bruits,
monter et dévaler les monts des Fougères, des montagnes de deux mètres de haut,
tapoter sur les rambardes métalliques,
la cage du terrain de foot,
dans un rythme déterminé,
ou en fonction des déplacements et des tirs des trois joueurs de basket.

Ils ont déjà interprété plusieurs partitions, improvisé un peu, joué, aussi.
Nous avons les mains froides, les corps commencent à s’engourdir, il n’est plus guère possible de se concentrer, les enfants ont envie de s’a-mu-ser, de profiter de la récré qu’ils n’ont pas encore eue (officiellement) et que nous leur avons promise en arrivant au square.
Ils se ruent dans l’espace de jeu, où ils courent dans toutes les directions, passant d’une attraction à une autre, sans autre motivation que la satisfaction de leurs envies de l’instant. Et, parmi celles-ci, il y a celle de faire du bruit, de se servir du grand bateau comme d’un immense instrument de percussion polyphonique (et nous l’enregistrons), de tourner le plus nombreux et le plus vite possible sur la roue en criant, en criant, en criant plus fort, plus aigu, plus strident, tous ensemble, le cri de la Fougère.

17. juin 2013 par celio
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