6 – La pluie et le beau temps

nvlpage-1nvlpage-2nvlpage-3Les vacances approchent.
Aujourd’hui, les enfants sont particulièrement excités.
Ils trépignent, n’ont aucune patience.
Et, pour simplifier les choses, ils sont 23, trois de plus qu’à l’accoutumée, 3 primo-arrivants (des « Clin », dans le jargon de l’éducation nationale) dont l’un ne sait pas du tout parler français.
Les élèves se sont assis à ce qui semble être « leur » place, celle de l’amitié, de l’habitude et des catégories bien définies. Filles d’un côté, garçons de l’autre – hormis Sehar-Awan et Esaïe, qui ne se soucie pas de ce type de ségrégation (pour la première) ou n’a pas de telles préventions (pour le second).

Le but de cette séance est de commencer à les familiariser à ce que peut être une partition graphique pour une pièce sonore.

Pour commencer, nous allons leur faire « jouer la pluie ».
S’inspirant d’un système de notation qu’il avait préparé pour son laboratoire d’écriture graphique musicale (à Toulouse, en 2009), Frédéric dessine une série de traits obliques sur le tableau et explique la règle du jeu : les enfants vont devoir chanter l’averse, les gouttes qui tombent à verse, en une note glissée (glissando), de grave à aigu, et le « p » des plocs sur le sol mouillé. Ce n’est pas le bruit mais une interprétation de la pluie et les enfants se moquent bien de ce que ça ne soit pas réaliste.
Frédéric est le chef d’orchestre. Regardez ma main, ma main droite, attendez avant de commencer à chanter, que mon poing soit ouvert, tant qu’il est encore fermé ça doit être le silence, et suivez ma main gauche en même temps, celle qui désigne lequel des deux groupes doit commencer à chanter, à voix basse ou tonitruante, et quand on doit entendre les « p » percussifs des enfants du fond, qui rendent jaloux ceux du devant qui aimeraient percuter aussi, sauf que c’est chacun son rôle, pourtant ils le font quand même et Frédéric essaye de rétablir la bonne organisation de l’orchestre, mais les envies sont trop fortes, les enfants enthousiastes et la pluie redouble d’intensité, toutes les forces ont été jetées dans la bataille, le déclin est inévitable et annoncé, Frédéric pointe l’accalmie dessinée sur le tableau, les traits obliques de l’averse ont été remplacés par des lignes horizontales brisées, progressant en palier d’un nuage indistinct fait d’ondes entremêlées à un mince filet de voix, l’éclaircie se profile, le soleil apparaît au-dessus de l’horizon et, pendant que les dernières voix s’éteignent, on n’entend plus que le chant des oiseaux, les sifflements du banc du fond, par les derniers interprètes de la partition graphique.
Après la pluie, le beau temps.

Après la pause, nous regroupons les enfants par groupe et leur demandons d’écrire leur propre partition graphique pour jouer le square Léon-Frapié.
Pour ce premier essai, chacun doit choisir une partie de son dessin, un seul son, et le représenter plus simplement, en faire un symbole, le signe d’un événement musical ; et puis, en les combinant tous, composer une phrase musicale qu’ils vont jouer devant la classe.

Qui est prêt ? Qui veut passer ?
Tout le monde lève la main.
Ils sont impatients de jouer en public ce qu’ils ont préparé entre eux.
Ils veulent montrer ce qu’ils font et surtout ce qu’ils savent faire, le montrer à tous, à nous et surtout aux autres – ils ont réussi l’exercice et la concurrence sera rude.
Mais quand ils avancent devant le tableau, face à tous, les voilà intimidés, hésitants, attendant que nous leur disions quoi faire, eh bien ! Commencez ! Allez-y ! Et jouez fort, qu’on vous entende bien, vous n’avez pas besoin de regarder votre feuille, vous connaissez votre partie par cœur !
Faites tinter les clefs, taper les pieds, chantez les onomatopées, et faites-le en rythme, régulier, et la boucle est enclenchée, la phrase répétée, à l’identique, démultipliée, encore, et encore, et encore…
un moment a été joué, mais il va maintenant falloir composer dans le temps…

05. juin 2013 par celio
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