Fragments de pensées (suite au colloque « En chair et en son »)

Texte écrit par Luc Larmor, octobre 2015.

acousmabuto5Je suis reparti dans mon atelier, nourri d’analyses rigoureuses et de pistes de réflexion éclairantes. Le colloque fut pour moi très riche, une belle ouverture. Fort de ces enseignements, je me propose dans ce court texte, de donner succinctement mon point de vue de musicien, sur l’enjeu du colloque. Un enjeu résumé dans l’éditorial du programme par cette proposition de Frédéric Mathevet : Faire se rencontrer la musique acousmatique et la danse butô, « c’est en quelque sorte l’auscultation d’un ma, c’est-à-dire d’une distance qui unit ». Brièvement et à la lumière des débats, je me propose d’apporter un simple élément de réponse à l’unique question suivante : Où se situe la nécessaire distance qui sépare les deux disciplines et qui, loin d’être un fossé infranchissable, peut être pleinement considérée comme une hypothèse de rencontre artistique ?
Lors des échanges, nous avons entrevu une chose fondamentale, quelque chose que nous avons également ressenti et éprouvé à l’occasion du festival. Cette distance doit demeurer scrupuleusement intacte, comme une condition irréductible, un donné de l’expérience artistique. Une distance, non pas à assujettir ou résoudre, mais à pratiquer.

Il existe, dans les deux disciplines, la « même » volonté de rejeter toute codification formelle excessive, de mettre en œuvre, non pas quelque chose de l’ordre d’une esthétique, mais de l’ordre, directement, d’un phénomène. « Mon corps, ce n’est pas moi », pourrait dire le danseur butô. Le son est le résultat d’une écoute réduite pour le musicien se revendiquant d’une pratique acousmatique de la musique. Tous les deux tendent à rejoindre un phénomène « pur ». Un phénomène brut, qui se livre sans a priori, comme une expérience. Dans un cas comme dans l’autre, le même désir de préserver la matérialité des choses en chassant l’idée de représentation, en évitant la désignation.


Ce niveau de concordances n’est pas, à mes yeux, le véritable enjeu de la rencontre entre la danse butô et la musique acousmatique. Il n’est manifestement pas l’expression la plus vive d’une tension artistique par où la rencontre se fait. Les très fortes performances auxquelles nous avons été conviés, montrent qu’à ce niveau, que je qualifierais de phénoménologique, les deux pratiques ne sont pas fondamentalement sur le terrain d’une distance qui unit. Elles demeurent autonomes, ne partageant qu’une même volonté, une commune appréhension de leur matériau respectif.

La distance qui unit et permet la mise en tension, est à chercher ailleurs. Et de mon point de vue, elle devient pleinement sensible si l’on s’attache rigoureusement à l’espace de la performance. En quelque sorte, et pour le dire vite, les sons viennent créer un espace que les corps ne vont pas investir, mais incarner.
La musique acousmatique engendre de fait, de par sa présence même, de l’espace. Elle n’incorpore pas en elle de l’espace. Les indices visuels, tactiles, olfactifs, mécaniques … ont été gommés par l’écoute réduite qui a guidé la capture des sons. La question n’est pas là. La musique acousmatique est un espace sonore, et le dispositif de l’acousmonium vient renforcer cette sensation. Un son « concret » ne peut se donner à entendre sans définir des lignes de forces, sans poser d’une manière ou d’une autre des directions, en dehors de toute fidélité à un environnement particulier, et comme un lieu singulier. Les espaces (sonores) créés acousmatiquement peuvent être contradictoires, tendus. Ils interrogent la perception et le corps de l’auditeur et du danseur, ils font partie de l’expressivité de la musique. Une pièce de musique acousmatique se comporte parfois comme un moment sonore de phonographie. Une phonographie totalement coupée de toute référence fidèle à un espace mondain explicite, qui nous plonge néanmoins dans un espace à part entière. Le corps du danseur butô n’a pas crée de l’espace. Il n’a pas « augmenté » l’espace de la musique. Il ne se l’est pas approprié non plus, ne l’a pas parcouru. Il lui a proposé sa chair vibrante, sensible et d’apparence humaine pour donner au son une autre présence. C’est pour moi très précisément ici que se trouve essentiellement la distance qui unit les deux disciples. Auditeur singulier, le danseur a infléchi sa quête de renouvèlement et de métamorphose pour devenir parfois, par porosité et hybridation, sonore. Il est devenu un des axes, un des noeuds, un des recoins de l’espace sonore. D’une manière non illustrative, bien entendu, lors d’une exploration de la sensorialité.

Je voudrais, pour finir, rebondir sur cette réflexion, et, d’une manière non polémique et totalement prospective, ouvrir la problématique. Je voudrais proposer à la sagacité de chacun de décaler, et pourquoi pas étendre, la question de l’espace de rencontre musique et danse butô. En effet, l’espace que crée la musique acousmatique est l’expression d’une technique de composition. Une écriture musicale qui se prolonge dans la mise en œuvre d’un instrument (de musique) particulier, l’acousmonium. Sans aller jusqu’à dire que l’acousmonium destine le son à une paire d’oreilles unique, on sait bien que la place de choix pour goûter complètement une musique acousmatique, se situe au centre du dispositif. Il est peut-être anecdotique et sans importance de noter que lors du festival, une partie du public fut tiraillé par la question de savoir s’il fallait mieux s’installer au centre de la salle pour profiter pleinement de la musique, ou au bord de la scène pour être au plus près de la danse…
Il pourrait être intéressant, de mon point de vue, d’élargir la notion d’espace et tenter une autre rencontre. Une autre expérience d’une distance qui unit, en sollicitant des propositions de musiques électroacoustiques différentes. Des musiques pour lesquelles, là encore comme une technique d’écriture, le son est appréhendé non plus comme un espace, mais comme un milieu. Je pense en particulier aux musiques de sons continus. Une proposition ouverte, qui pourrait trouver sa place lors d’une nouvelle rencontre « en chair et en son ». Encore merci pour cette belle et riche initiative.

Luc Larmor

 

04. décembre 2015 par Mathevet Frédéric
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