L’envers du visible

L’envers du visible, fantasmagorie sur l’allégorie de la caverne de Platon, est un spectacle réalisé en 2006 dans une carrière souterraine, la carrière Delacroix, située en région parisienne. Cet espace à la morphologie originale, formée par ses différents usages (extraction de pierre, réserve à grain, champignonnière, stockage d’armes allemandes) est classé d’intérêt archéologique.

La carrière Delacroix, cet espace obscur, immersif, rappelle d’emblée la caverne originelle et primitive. Cet espace fort en connotation et empli de « nature – culture » trouva un écho intuitif mais certain dans l’Allégorie de la Caverne de Platon, dont voici un extrait :
Figure-toi des hommes dans une habitation souterraine en forme de caverne. Ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés de sorte qu’ils ne peuvent regarder que ce qu’ils ont en face d’eux.
La lumière leur vient d’un feu allumé à une certaine distance. Entre ce feu et les captifs s’élève un chemin le long duquel des hommes passent. Parmi eux, certains parlent d’autres se taisent.
Et que se passerait-il si la caverne avait un écho ? Chaque fois qu’un de ceux qui passent se mettrait à parler, ils penseraient que celui qui parle n’est autre que l’ombre qui passe.
Afin de ne pas tomber dans une illustration de texte, il s’agit de prendre celui-ci comme une matière première, qu’il faudra modeler, sculpter, selon les exigences du lieu. Pour se faire, il faut procéder à des circonvolutions, enrichir nos visions sur ce qu’est un espace -souterrain. Aussi, le recours à des domaines de connaissance comme l’anthropologie, la cosmogonie, ont permis de mettre en exergue le rôle de la caverne dans les mythes de la création du monde. Quelques « histoires » ont particulièrement retenu mon attention, comme le mythe des Hopi d’Amérique. Ce peuple imaginait que les premiers hommes vivaient originairement sous terre. Pour sortir de leur caverne, ils plantèrent deux arbres et quelques roseaux qu’ils enchantèrent avec leur musique (y voir ici la symbolique du tambour et de la flûte), puis se servirent de ces arbres comme d’une échelle et sortirent par une ouverture pratiquée dans le plafond de la caverne. Un oiseau moqueur assis auprès de l’issue, entonnait des chants par lesquels il déterminait, pour chacun des arrivants, le langage et la tribu qui lui correspondait. Lorsque le répertoire de ses chants fût épuisé, aucun des autres hommes ne put sortir de la caverne…
Cet arpentage dans les mythes nous montre l’homme, habitant de la caverne originelle. La situation spatiale et psychologique qu’implique une telle situation, est quelque peu différente de celle qu’entrouvrent certains auteurs plus contemporains comme Victor Hugo, pour qui « l’homme est habité par sa propre caverne, avec toutes ces pierres qui y crient ».
L’empilement, la juxtaposition de références, de visions, m’a permis de penser le corps sous différents aspects. Le corps prison, le corps vibration, le corps échos. Mais comment faire le lien entre cette multitude d’images – que nous appellerons malignement des « corps pensés »- et le corps vécu, c’est-à-dire le corps-temps du spectacle. Le point de jonction est l’espace physique, c’est-à-dire le site. Car utiliser un lieu pour un spectacle implique une étude raisonnée : analyse topographique, sociale, morphologique, acoustique. Ici, l’analyse acoustique de la carrière Delacroix s’est révélée particulièrement fructueuse. Le protocole d’analyse s’est déroulé en plusieurs temps. D’abord, une « écoute » non dirigée du site : écoute du silence et des résonances (voix, pas). Puis, écoute dirigée jouant sur différentes spatialisations et fréquences (que se passe-t-il lorsque l’on déplace les sources sonores dans l’espace, quels phénomènes acoustiques rencontre t’on, comment les timbres se modifient ils). L’ensemble de ces tests oriente vers une appréhension du lieu plus subtile. L’enjeu n’étant pas de « forcer » le site, mais plutôt d’aller à sa rencontre, d’en saisir les originalités.
La rencontre du lieu avec le(s) texte(s) implique également une prise de position. Concernant l’allégorie de la caverne et les mythes de création du monde, il fallait en saisir l’aspect moderne, susceptible d’éveiller chez le spectateur une réflexion. Selon Platon, l’image s’invite dans le réel ou elle n’a pas à être. Nous pourrions tout à fait être ces prisonniers enchaînés, non pas aliénés et dupés par des ombres qui parlent ou se taisent, mais par toutes ces images aveuglantes et vociférantes qui nous entourent. L’homme n’est pas né dans un choux, mais dans une caverne obscure et les mythes de création nous plongent dans les ténèbres de notre conscience. En ce sens, l’ombre est une part inaliénable de notre nature culture. Peur du noir, de la nuit, et « même si aujourd’hui il y a l’électricité dans la cave, l’esprit y descend toujours avec le bougeoir ».
Il me semblait donc essentiel de traiter le rôle de l’image et ainsi d’inviter le spectateur à redécouvrir la part d’ombre inhérente à notre nature culture et de re-saisir les enjeux d’un parcours allant, cette fois, de la lumière vers l’obscurité.
Les principes de mise en scène, découlants de cette prise de position, ont été multiples.
Tout d’abord, de redonner au spectateur une position active par la déambulation. Guidés dans ce dédale obscur, les spectateurs se retrouvent entourés d’ombres sonores, de corps dématérialisés, qui vont jouer avec les sens (ceux du corps, mais également ceux du lieu).
Un jeu du paradoxe s’établit entre la visite objective du lieu – le guide donnant une vision réaliste du lieu- tandis que les ombres vont en décaler le sens réel. Leur objectif étant de taquiner les spectateurs en vue de les inviter à réfléchir sur l’ombre (sonore, visuelle) plutôt que sur la lumière. Ce type déambulation, sorte de voyage acousmatique, remet en éveil le processus d’écoute et redonnes au spectateur une attitude active.
Les principes de  composition musicale ont également été produits à partir du site et des analyses qui en ont été faites. Une partie des objets sonores étaient, ainsi, issus du site : pierres, cailloux, remblais. Une taxinomie a été mise en place : comment résonne une pierre lorsqu’on la fait tomber, lorsqu’on la frotte, la jette, la casse ? Puis, comment la faire tomber, la jeter ou la frotter ? Cette expérience à ainsi fait re-naître un type d’instrumentiste : le lithiste.

L’idée est d’utiliser le lieu comme une vaste caisse de résonnance, un corps à faire vibrer.

Cette mise en vibration passe également par l’éclairage, avec une attention particulière à la perception psychologique de la couleur : des ambiances à dominante chaude pour les zones d’arrêt des spectateurs et à dominante froide pour les zones de passage. Ainsi, la lumière a été utilisée pour mettre en éveil des zones d’ombre, et ce afin de rendre compte de la même logique : la lumière n’est pas faite pour écraser le réel mais pour rendre compte de l’envers d’un visible.

En conclusion, ce type d’expérience IN SITU, nous montre a quel point la relation au lieu, dans le contexte d’un spectacle musical est d’une importance cruciale. Des questions essentielles comme la relation spectateur-musiciens, comédiens, sont abordées avant tout en regard du lieu. De même, la question de la déambulation, permet d’envisager l’espace en mouvement, et non plus comme une enveloppe fixe ou le spectateur est figé. Si ce type de spectacle total implique des risques, il a pour avantage de remettre en question les relations aux corps dans la création artistique.

L’Envers du Visible from Jean-Philippe Velu on Vimeo.


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Comédiens et techniciens :

Flûtiste : Alexis Morel

Lithiste : Bastien Richard

Pied de Biche : Sarah Caillaud

Saxophones : Jean-Philippe Velu

Le Guide : Yannick Blanchard

Electricité : Gérard Potdevin

Vidéo : Nicolas Archimbaud

Toutes les photographies de cet article : Adrien Buchet ©

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15. janvier 2011 par jeanphilippevelu
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