à l’attention du nouveau ministre de l’éducation nationale

L’article qui suit à été écrit en 2007. Il pointait à l’époque, au travers de la réforme « histoire des arts », un problème sociopolitique toujours d’actualité: l’enseignement artistique à l’école de la république.

Enseignement artistique:

Enjeux et Positions.

 

« Plutôt que de nous endormir dans le nouvel ordre normalisateur, essayons de ranimer la flamme, qui a tendance à s’éteindre, de la culture-révolte

Julia Kristeva, Sens et non-sens de la révolte, Fayard, Paris, 1996, p. 17.

 

L’H.C.E.A.C ( Haut Conseil de l’education artistique et culturelle) a été créé par le ministère de la Culture à l’automne 2005. Il remplace le Haut Comité des enseignements artistiques. Son second rapport annuel (2007) est à l’origine d’un grand bouleversement dans l’enseignement artistique dans le primaire et le secondaire : l’arrivée en grande pompe d’un enseignement d’une histoire des arts.

Tout le monde s’en félicite, y compris dans le milieu artistique. Pourtant, au risque de paraître réactionnaire, je me prononce absolument contre cette fumeuse révolution. D’ailleurs les comptes rendus des réflexions des membres de L’H.C.E.A.C., si on regarde d’un peu plus près, ce projet éducatif prend un tout autre visage : « L’incapacité de jouer d’un instrument ne doit pas empêcher d’aimer les grands compositeurs et d’être ému par leur musique grâce à une compréhension de l’art musical.1 ». Ses réflexions sont à la hauteur de la « bêtise systémique » en vigueur et déjà largement dénoncée par Bernard Stiegler et pour reprendre le constat énoncé par ce dernier, « […] c’est comme si « la construction de l’Europe » ne pouvait que conduire à la destruction de la vie démocratique2 […]». Le second opus daté de 2007 de l’H.C.E.A.C est, à ce titre, exemplaire3.

 

La « Culture d’origine contrôlée »

 

Constitué de 271 pages issues de 10 séances organisées courant 2006, le rapport de l’H.C.E.A.C achève le glissement déjà opéré symboliquement dans la nouvelle dénomination de ce haut comité4 : l’ « enseignement artistique » ne sera plus ce qu’il était, on va lui préférer de « l’éducation artistique et culturelle » évaluée par une nouvelle épreuve au brevet des collèges et dispensée par plusieurs disciplines dont 50 % par les professeurs d’arts plastiques et les professeurs d’éducation musicale.

Disons-le sans détour : cette « histoire des arts » nous apparaît plutôt comme de la préparation au consumérisme culturel comme l’économie capitaliste en est friande.

On imagine bien qu’une telle affirmation ne peut se passer d’une petite mise au point dont nous allons humblement nous charger5 car, enseignant en arts plastiques et titulaire d’un doctorat en arts, cette nouvelle orientation de l’enseignement artistique nous fait l’effet d’une double trahison, et l’aguichante vitrine des noms des auteurs dont ce rapport se pare n’y pourra rien changer : la réflexion sur la culture, sur l’art et les possibilités de son enseignement ont définitivement atteint leur degré 0.

Car c’est l’existence des arts plastiques au collège, au lycée, et dans une plus large mesure son existence même comme discipline universitaire, qui se trouve à nouveau ciblée par une nouvelle fable consumériste de la culture déjà largement entamée par les précédents ministères. Nous noterons cependant que cette nouvelle mouture dépasse l’entendement : parmi les membres du H.C.E.A.C, l’absence d’artistes plasticiens reconnus par leurs pairs fait cruellement défaut. De plus, fait encore plus aberrant, aucun professeur d’arts plastiques, du secondaire ou de l’université, ne figure parmi les personnes auditionnées, ni même parmi les membres du comité de réflexion. Quelle drôle d’idée de la démocratie quand on sait que cette « nouvelle priorité » n’est le sursaut que d’un seul homme : M. Sarkozy. Pris d’une vision humaniste romantique et passéiste de la culture, héritière du concept de « culture » développée dans l’immédiat après-guerre6 et institutionnalisée par Michel Débré, monsieur Sarkozy décide d’instituer un cours d’ histoire des arts dans l’enseignement primaire et secondaire, une idée prétendue sans précédent. Valérie Pécresse7 annonce ainsi lors de la remise du rapport susmentionné en 2007 : « Nous venons d’ailleurs de franchir un pas décisif avec l’entrée de l’histoire des arts dans les programmes du primaires. Dès la rentrée prochaine, ce seront les collégiens et les lycéens qui bénéficieront de cet enseignement 8», elle est relayée par Xavier Darcos9 « Ce nouvel enseignement inscrit dans tous les programmes interdisciplinaires, doit être accompagné d’une important effort de formation pour les enseignants, qui est le nouveau défi à relever(…) 10» Connaissant la sape financière effectuée par le gouvernement dans le budget de l’éducation nationale, il est difficile de croire qu’il débloquera de l’argent pour former ses enseignants.

Comment à t-on pu laisser passer une telle réforme, sans demander l’avis d’aucun spécialiste sur la question, sans discuter avec les principaux concernés : les professeurs d’arts plastiques. Comment à t-on pu amputer une discipline de l’essentiel de son enseignement en lui imposant de faire de l’histoire des arts 50% de son temps, de mépriser les enseignants, les chercheurs et l’histoire de l’art elle-même au point de transformer, sans aucun problème de conscience et d’honnêteté intellectuelle, une discipline? Que devraient dire les plasticiens quand les historiens de l’art « s’estiment insuffisamment impliqués dans la réflexion gouvernementale »? Retroussons nous les manches et essayons de comprendre comment, dans une commission chargée de faire des propositions sur l’enseignement artistique, en une année , aucun membre ne s’inquiète des professeurs qui , sur le terrain, vont se charger, sans consultation aucune, « grâce à la notion d’œuvre d’art 11» de permettre à « l’enfant de construire librement son propre panthéon ».

Voilà notre jeune discipline reléguée à l’enseignement d’un « panthéon de l’art » (ethnocentré, rappelons -le) qui rouvre les vieilles conceptions élitistes et refuse une fois de plus de penser la culture en terme de rapports sociaux c’est-à-dire en terme de constructions humaines multiples et labiles. De ce fait, une telle idée ne peut nier la volonté d’assujettir la sensibilité de nos enfants à une esthétique et une sémiotique du capital dépolitisante.

Voilà sans doute pourquoi la « plasticité » telle qu’elle ait pensée et enseignée, comme alternative au consumérisme culturel, s’est faite évincer dans la réflexion qui a conduit à ces réformes méprisantes. Nous ne pouvons qu’en conclure que le capital ne s’accorde ni avec les sciences sociales , ni avec les sciences humaines.

 

Monsieur le président, Monsieur le ministre de l’éducation nationale, Mme la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, ne vous a -t-on jamais parlé de cette spécificité française, issue directement des questions et des renversements des valeurs sociales des années 1968, cette discipline appelée « arts plastiques » ? Ce grand bouleversement de l’enseignement artistique , ce désir de tendre des passerelles entre les arts, les sciences humaines et les sciences sociales ? De rendre accessible à tous, et pas à une simple élite, la pratique artistique? Cette volonté de libérer l’art de ses compromis avec le talent et l’inné, et de lui donner, au contraire, les possibilités d’une Recherche?

Pourquoi, frappé d’un vieux relent de « démocratisation de la culture », oublier les spécialistes d’une vraie discipline qui réfléchit la culture, la pratique et la provoque?

 

 

 

Arts plastiques, une discipline indocile et pragmatique.

 

Les « arts plastiques » en tant qu’enseignement spécifique se sont donc fait damer le pion. En 300 pages (dont rappelons-le, seulement 3 de propositions), le gouvernement, des grands noms de l’art du spectacle et quelques chercheurs, dont certains pourtant bien au fait de l’histoire de l’art, ont désavoué l’existence d’une discipline universitaire.

 

Sans rentrer dans les anecdotes historiques de la création des « arts plastiques » comme discipline universitaire, il paraît important d’en préciser sa spécificité : la relation problématique et fructueuse entre la pratique, essentielle et centrale, et la théorie, débordante et transdisciplinaire12.

 

Nous sommes dans les années 70, et l’enseignement des « arts plastiques » voulait rompre avec l’enseignement artistique dispensé aux Beaux Arts. Les « arts plastiques » se fixent comme programme d’une part de démocratiser l’enseignement artistique et d’autre part, de faire correspondre l’enseignement artistique avec l’art de son époque. Grande révolution dans l’enseignement artistique, les étudiants en art refusent les écueils normatifs d’un enseignement axé sur la tradition occidentale du dessin et les techniques séculaires de la peinture à l’huile. Au contraire, les « arts plastiques » entraînent leurs étudiants dans une démarche personnelle de création artistique, avec ses problématiques propres, ses œuvres et ses techniques. Et, pour enrichir la démarche de ses étudiants-artistes, la faculté va articuler à des pratiques d’atelier et des enseignements de savoir-faire des cours de sciences sociales et de sciences humaines. Fantaisie d’un enseignement qui se veut dissident ? Bien au contraire. Grandes révolutions dans l’histoire de l’art, les instigateurs de ce projet savent qu’il n’y a pas de génie artistique, comme il n’y a pas d’inné en art, et que l’inspiration divine mérite un bon coup de pied au derrière. En effet, cette articulation entre la pratique et la théorie, entre l’atelier artistique et les cours de sémiologie, de sociologie, d’histoire de l’art, de science de l’art et de psychanalyse, mène l’étudiant à une réflexion sur sa pratique et sur la place de sa pratique au sein de la société qu’il habite. Plus question de justifier une pratique artistique par des moteurs ésotériques et autres douteux arrières mondes, par la même, la pratique artistique devient un objet de recherche à part entière.

N’ayons pas peur de l’affirmer: à couper la tête de l’inspiration divine, la pratique artistique devient une science sociale qui peut bénéficier d’un enseignement spécifique.

C’est ce couple théorie/ pratique et cette transdisciplinarité à travers tous les champs de l’art et de la pensée qui font la force de cet enseignement, qui doit être souligné et défendu.

 

L’enseignement des « arts plastiques », tel qu’il se pratique de la maternelle à l’enseignement supérieur, est directement lié à cette approche disciplinaire. Mais voilà qu’aujourd’hui cet enseignement inquiète nos découpeurs en compétences en tous genres.

D’une part, parce qu’ils ne considèrent les arts plastiques que comme une activité manuelle, parfois habitée du concept évasif d’ « expression personnelle », et qu’ils en méconnaissent son histoire, ses enjeux et sa pensée ; d’autre part, parce que la discipline des arts plastiques elle-même travaille de façon « transdisciplinaire », ou pour le dire mieux, de façon « plastique ».

Les arts plastiques, dans le mouvement interrompu de la fabrique de l’œuvre, convoquent d’autres disciplines pour s’en nourrir. Il en va de même pour l’histoire de l’art, très largement convoquée dans n’importe quel cours d’arts plastiques, mais utilisée de façon centrifuge13. En effet, l’élève-artiste du cours d’arts plastiques est acteur de sa pensée en formation. C’est lui qui, en fonction du projet artistique qu’il s’est donné, recherche ses références, tisse des liens avec les artistes qui l’intéressent et – c’est essentiel – sans résumer l’histoire de l’art à une époque et un lieu. Il apparaît même nécessaire de travailler avec toutes les cultures et de ne pas oublier une géographie des arts. Sa culture devient agissante, elle dépasse la collection de savoirs savants, et fait de la culture un outils pour affronter le monde tel qu’il est.

Les arts plastiques ne sont donc pas la sous-discipline qu’une certaine doxa pédagogique veut véhiculer mais bien une discipline essentielle à l’apprentissage critique de la sensibilité et de sa matérialisation, de la maternelle au collège.

Vous comprendrez que nous avons toutes les raisons de nous étonner de pouvoir lire en 2007 « le retard de la France sur la mise en place d’un tel enseignement 14» où « la pratique d’un art peut permettre d’en comprendre les spécificités 15» qui dénote le peu d’ambition et de connaissance de ces artistes penseurs d’un jour qui prennent le problème à l’envers pour « réduire les inégalités sociales 16» et se contente de solution zéro.

 

Essentiels à l’apprentissage du futur citoyen les arts plastiques permettent aux enfants de renouer avec une pensée concrète, une pensée décrite chez Claude Levy-Strauss où l’homme apprend à penser avec et au moyen des choses. Une pensée des mains et des pieds qui coupent, qui collent, qui transforment…Un cours qui les confronte avec le réel, avec les images « pour de vrai » qui les entourent, et pour la plupart ce ne sont,hélas , pas des œuvres d’arts. Bien plus encore, le cours d’arts plastiques démontre les mécanistes signifiants, les rouages de la médiatisation des images et des sons. En effet, si le cours d’arts plastiques enseigne qu’il y a une construction sociale du visuel, il ne faut pas rester dupe et bien comprendre qu’il y a une construction sensible du social17. Et dans ce double mouvement, qu’un capitalisme sournois à bien réussis à mettre à profit, une discipline qui enseigne les rudiments d’une sémiotique pragmatique apparaît essentielle à la construction du jeune citoyen.

Nous avions déjà eu l’occasion de l’écrire. Insistons à nouveau : les arts plastiques sont aussi un cours d’indocilité18. Indocilité qu’il faut comprendre dans sa tradition étymologique : qui résiste à l’apprentissage des signes, qui remet toujours sur le chantier l’arbitrarité et l ‘inégalité des signes qui construisent le réel.

A tous les niveaux, les arts plastiques sont un cours de scepticisme ordinaire où les images ne partent pas de l’a priori d’une quelconque hiérarchie, serait-elle historique. Mais posant sur un même plan leurs œuvres, celles des artistes, celles qu’ils côtoient tous les jours et qui relèvent de leur culture, les élèves peuvent se permettre d’interroger les images et toutes les autres constructions sensibles qui racontent quelque chose (et/ou qui continuent à raconter) dans notre société contemporaine. Loin du bel oxymore de « Panthéon personnel », et de la notion d’Art avec un grand A, les arts plastiques enseignent que l’œuvre est comme toute chose humaine une construction sociale, un statut quo, toujours à discuter, parce qu’elles construisent notre façon d’être au monde.

Loin de la bêtise que notre gouvernement semble porter en étendard pour nos enfants, les arts plastiques, en mettant les enfants dans une situation de création à l’égal de n’importe quel artiste, en acquérant une pensée sensible et une sémiotique pragmatique de tous les instants, sont à même de discuter, d’aiguiser leur jugement. On imagine que la sémiotique du capital en vigueur a toutes les raisons d’éluder un tel enseignement, à l’heure d’une managerisation sans précédent de l’éducation et de la recherche.

Des enfants acteurs de leurs pensées et de leur culture, pensant dans le sensible et avec le sensible, et donc futurs acteurs de leur société. Ne serait-ce pas ce que l’état reproche et musèle, au profit d’une vision bien plus consumériste de la culture? Commençant dès le plus jeune âge, à coup de grille de compétence et autre formidable outils à domestiquer, à les instrumentaliser, formater leurs comportements en hyperconsumérismes non-politisés, cette réforme nous apparaît comme une tentative désespérée de sauver un capitalisme mondial déséquilibré qui, s’il nous avait déjà montré ces méfaits violents sur la culture mondiale vient de prouver son inefficacité économique, sociale et désormais intellectuelle.

1 Compte rendu de la séance plénière du 18 decembre 2007, l‘histoire de l’art dans la scolarité vers un enseignement d’histoire des arts obligatoire, in Rapport annuel 2007 du Haut Conseil de l’education artistique et culturelle, p.68.

2Bernard Stiegler, Le mépris, in « Mouvement : l’indisciplinaire des arts vivants », N°52, paris, 2009, p.20.

3http://www.education.arts.culture.fr//index.php?option=com_content&task=view&id=616&Itemid=40

4 Composé de personnalités comme le photographe Yann Arthus-Bertrand, le président de la Cité de l’architecture et du patrimoine, François de Mazières, le violoniste Didier Lockwood.

5En gardant toujours l’espoir de lancer le débat.

6Lire à ce propos Franck Lepage, «  De l’éducation populaire à la domestication par la culture », in le monde diplomatique, Mai 2009, p. 4.

7Alors ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche du gouvernement François Fillon.

8Discours à l’occasion de la remise du rapport 2007 du haut conseil de l’éducation artistique et culturelle, mercredi 8 octobre 2008.

9Alors ministre de l’éducation dans du gouvernement Fillon.

10Discours de M. Xavier Darcos, remise du rapports annuel du H.C.E.A.C octobre 2008.

11 Compte rendu de la séance plénière du 18 decembre 2007, l‘histoire de l’art dans la scolarité vers un enseignement d’histoire des arts obligatoire, in Rapport annuel 2007 du Haut Conseil de l’education artistique et culturelle, p.

12Lire à ce propos l’article « blog centrifuge » qui inaugure mon blog « l’atelier d’un cordonnier »: http://fredlu.free.fr/dotclear/index.php?2007/05/08/1-blog-centrifuge.

13Voir l’article « blog centrifuge » disponible sur mon site : http://fredlu.free.fr/dotclear/index.php?2007/05/08/1-blog-centrifuge.

14Op.Cit.,p. 69.

15Ibid.,p.68.

16Ibid,.p.70.

17Etudié dans notre article : « Pour un autre usage du temps, de nos yeux et nos oreilles », in Cahier art et science de l’art n° 4, Gérard Pelé dir., L’ Harmattan.

18Dans sa tradition étymologique : qui résiste à l’apprentissage des signes.

06. juillet 2012 par Mathevet Frédéric
Catégories: Documents, Politique | Tags: , , , | Commentaires fermés sur à l’attention du nouveau ministre de l’éducation nationale