NEW WRITINGS OF SOUND AND MUSIC// Pascale Weber// Immémorial#6 Rew’

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Cet article est proposé par Pascale Weber à propos de la réalisation de sa pièce Immémorial #6 Rew‘. Elle présente en particulier ses dessins qui lui ont permis de réfléchir les modes de diffusion du son dans l’espace.

 

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 ©Pascale Weber, Immémorial, 2010.

De l’élaboration d’une palette sonore.

Pascale Weber

Avril 2013

« Le galop c’est la cavalcade du présent qui passe : vitesse accélérée.

La ritournelle, c’est la ronde des passés qui se conservent. […] »

Gilles Deleuze (« vérité et temps » cours du 20/03/1984)

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fig. 1 : vues des deux dernières installations d’Immémorial, en 2012.

©Pascale Weber, Immémorial#6 Rew’, 2012.

Immémorial est une œuvre immersive qui entre 1996 et 2012 a connu différentes versions projetant chaque fois le spectateur au coeur d’un environnement poétique qui évoque le fonctionnement de la mémoire, de nos images obsessionnelles et de notre imaginaire.
J’ai réalisé pour la 6ème version d’Immémorial : Rew’ (2010-2012) un catalogue de 25 ambiances mémorielles.
La matière visuelle et le travail sonore ont été conçus lentement, inspirés par des récits autobiographiques, des fictions et des témoignages recueillis lors de rencontres ou d’échanges avec des scientifiques, des cogniticiens, des psychologues, des musiciens, des danseurs, des philosophes…
Le répertoire audio et la spatialisation sonore, dont il va être ici plus précisément question, ont été travaillés et finalisés durant deux années, lors de résidences dans des structures de création à Marseille ; au GMEM, scène nationale de création musicale marseillaise, avec Charles Bascou qui m’a permis de définir le plus précisément possible des comportements et des trajectoires sonores spécifiques ; à Euphonia (studio de création sonore à la Friche la Belle de Mai) avec Lucien Bertolina qui m’a aidée à ciseler la matière sonore (prélèvements, traitement du son, séquençage du son en 80 pièces audio d’une durée de 1 à 10 minute(s)) ; et enfin au MIM (Laboratoire Musique et Informatique de Marseille) au sein duquel nous avons tenté de développer une réflexion critique sur l’articulation sémiotique du son et du visuel grâce notamment à des écoutes et visionnages collectifs, en appliquant le concept d’UST (Unités Sémiotiques Temporelles) à l’écriture audio-visuelle.
Immémorial a reçu le prix Pierre Schaeffer de la SCAM en 2011.

1- Description rapide du dispositif #6.

La 6ème version d’Immémorial intitulée Rew’ (comme rewind, et qui se prononce [rêve] en français) propose une promenade à durée indéterminée à travers 160 minutes de création sonore / 100 minutes de vidéo / 40 minutes d’interviews audio. L’environnement immersif invite le spectateur à faire une sorte de voyage intérieur (Time travel) à partir de l’évocation d’expériences vécues par d’autres corps, de ressentis communs, échappant ainsi aux limites de sa propre expérience…
Il fallait pour cela créer des bases de données, segmenter et recompiler des enregistrements audio et visuels pour finalement constituer un répertoire interactif d’ambiances mémorielles spatialisées. Rew’ propose ainsi une typologie des ‘‘lieux communs’’ de notre mémoire et invite le spectateur à voyager grâce à l’évocation de lieux, de personnes, d’événements, de sensations, de fantasmes.
L’espace de l’installation est bordé par huit enceintes, tandis que deux vidéoprojecteurs diffusent des images plein cadre et dans des vignettes décalées dessinant une trajectoire -en forme de tunnel d’images (voir fig. 1). Un pupitre permet d’interagir sur les types d’affichages et le déroulement du film vidéoprojeté, de substituer par exemple aux 25 images/seconde une succession d’arrêts sur image, indexée sur le rythme sonore.
Chaque clip vidéo est lié à 6 sons et 3 trajectoires, c’est-à-dire 3 traitements spécifiques du son. De la sorte, chaque film possède un répertoire audio qui se compose aléatoirement en temps réel. Les sons traversent la pièce, délimitant un univers mouvant.

Immémorial m’a permis d’établir des correspondances entre des expériences personnelles visuelles, sonores et spatiales et de saisir les prolongements, les passages et mutations qui s’opéraient entre ma pratique plastique en vidéo, ma pratique plastique en musique (chant et composition sonore), et mon approche de l’espace (installation, immersion…). Immémorial m’a permis d’explorer la question de la perception du temps, de son allongement, de notre capacité à voyager dans ce temps par le souvenir, par l’imagination, par l’anticipation, par la projection, voir l’empathie, sans me focaliser sur des questions spécifiques à tel ou tel médium ou champ disciplinaire. Immémorial enfin m’a permis de répertorier des souvenirs sensoriels, des évocations de la famille, des sentiments, des émotions, des perceptions du corps dans divers environnements et d’en établir une typologie.

J’ai ainsi réalisé un corpus de 25 films ; il s’agit de clips vidéos non-narratifs (ce ne sont pas des micro-fictions scénarisées par exemple), qui évoquent, plus qu’ils ne les traitent, des thèmes spécifiques. Parfois les images ont été filmées avant que je ne recueille la matière sonore, parfois à l’inverse, les images ont été recueillies après que je n’enregistre les sons. En définitive quelle que soit la méthode suivie, pour chaque film j’ai créé 3 sons spécifiques et j’ai associé 3 autres sons, spécifiques quant à eux à d’autres films parmi les 25, parce qu’ils entraient en résonance (par la thématique, par le contexte, par l’atmosphère…) avec celui-ci. Chacun des 6 sons constituant la bande sonore du film a été diffusé selon 3 différentes trajectoires possibles.

Les trajectoires se sont avéré être bien autre chose que de simples effets appliqués aux pièces sonores, et ont elles-mêmes orienté les prélèvements audio, ou les montages que j’ai pu faire. Grâce aux trajectoires j’ai appris en effet à moduler très sensiblement la perception sonore que l’on pouvait avoir de mes prélèvements, en agissant sur le mode de diffusion du son, sa spatialisation, ou même sa nature.
Pour conclure provisoirement, je dirais que le dispositif s’est affirmé rapidement comme un système clos avec des bases de données (catalogues de sons et catalogues de trajectoires ouverts jusqu’à constitution complète des bases) et comme un système de relations complexes entre différentes informations sensorielles (visuelles et sonores) qui évoquerait le fonctionnement mémoriel (mise à jour des perceptions et des souvenirs, contamination sensorielle, débordement ou chevauchement de nos pensées et digressions).

2- Concevoir des comportements sonores comme s’il s’agissait de phénomènes plastiques et visuels.

Dans un premier temps, avant tout enregistrement audio (sons concrets, chantés, improvisations instrumentales…) j’ai souhaité dessiner les modes de diffusion du son dans l’espace pour définir une typologie d’atmosphères qui m’intéressaient. Ces dessins devaient également servir de base d’un travail en commun avec les ingénieurs du son qui modéliseraient les phénomènes acoustiques.

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fig. 2 : premiers schémas de trajectoires sonores : « nuage sonore ».

©Pascale Weber, Immémorial, 2010.

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fig. 3 : premiers schémas de trajectoires sonores : « 9 pas japonais ».
©Pascale Weber, Immémorial, 2010.

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fig. 4 : premiers schémas de trajectoires sonores : « ritournelle», « rideau sonore ».
©Pascale Weber, Immémorial, 2010.

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fig. 5 : premiers schémas de trajectoires sonores : « 16 pas japonais ».
©Pascale Weber, Immémorial, 2010.

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fig. 6 : premiers schémas de trajectoires sonores : « halo sonore ».
©Pascale Weber, Immémorial, 2010.

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fig. 7 : premiers schémas de trajectoires sonores : « ailes de papillon» et « 21 pas japonais ».
©Pascale Weber, Immémorial, 2010.

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fig. 8 : premiers schémas de trajectoires sonores : « constellation sonore».
©Pascale Weber, Immémorial, 2010.

Une installation, des micro-événements sonores.

La partie audio d’Immémorial a donc été pensée comme une déclinaison de phénomènes sonores et de leurs actions sur le corps du spectateur immergé (assoupi, traversé, désorienté, écrasé, porté, lesté…). Les phénomènes étaient scénarisés par l’articulation de micro-événements qui surgiraient dans l’espace clos de l’installation, en imaginant ce que seraient les sensations éprouvées alors par le spectateur. La matière sonore n’était donc pas encore collectée et le serait en fonction des comportements que je pourrais donner à cette matière (caractéristiques acoustiques, effets et transformations, modes de diffusion et trajectoires).

C’est en suivant méticuleusement le cahier des charges, décrivant chaque ambiance, que progressivement chacune des 72 trajectoires a été modélisée.

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fig. 9 : trajectoire n°8 (T8)- Schéma de diffusion dans l’espace suivant la double courbe de Lissajous et trajectoire appliquée aux 6 sons du film n°3 (F3).
©Pascale Weber, GMEM, Immémorial, 2011.

3- La diffusion spatiale du son en huit points.

Je souhaitais que le visiteur puisse percevoir directement le déplacement du son, comme s’il s’agissait d’un courant d’air (voir fig.2/ fig.8), tandis que rien dans l’architecture n’accompagne les déplacements du son, que le spectateur se trouve au cœur d’une action qui se déroule autour de lui (voir fig.4 et fig.9).
Un premier montage sonore a été réalisé (mêlant bruitages, prélèvements, musique, interviews, voix off), puis séquencé, découpé en une suite et une accumulation de petits évènements sonores pour permettre l’émergence de macros structures complexes, dynamique. Enfin nous avons (re)constitué un environnement sonore en mouvement, sans d’ailleurs toujours chercher une cohérence spatiale ; une pièce sonore propose par exemple le bruit impossible et pourtant réaliste d’un avion qui ferait demi-tour.

La technique Holophon pour la spatialisation a été mise au point au GMEM, elle est formée des logiciels Holo-Edit (éditeur de trajectoires sonores) et Holo-Spat (spatialisateur multicanaux) sur Max-MSP ; Elle comporte un éditeur temporel, une liaison MIDI inter-applications et une interface graphique.
Holophon est un projet d’écriture de l’espace et de spatialisation sonore, initié en 1996. Cette technique permet de positionner et de mettre en mouvements des sons captés, pré-enregistrés ou de synthèse sur plusieurs Hauts Parleurs.

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Distribution, mention, soutien.

Pascale Weber, écriture, conception, prise de son & montage, création

Jean Delsaux, conseil artistique et technique

Charles Bascou, ingénieur, traitement du son, élaboration technique des trajectoires sonores

Jérôme Decque, prise de son

Lucien Bertolina, musicien, montage et traitement du son

Luccio Stiz, développement multimedia

Sylvain Delbard, création du dispositif interactif

Rew’ a été conçue par Pascale Weber pour le festival ‘‘Les Musiques’’ 2012, suite à deux années de résidences au GMEM, à Euphonia et au MIM. Le projet a reçu le soutien de la SCAM et du LEEE (Laboratoire d’esthétique et d’expérimentation de l’espace, Université Clermont 1).

Conférences et présentation d’Immémorial .

Présentation d’Immémorial#6 Rew’au Cent Quatre (Paris) dans le cadre du Festival Futur en Seine, sélection SCAM (15 juin 2013).

Présentation d’Immémorial#6 Rew’ dans le cadre d’une série de conférences-débats au Puy-en-Velay, autour d’Émile Reynaud et du Praxinoscope (à l’invitation de la Ville du Puy-en-Velay, du LEEE et du Centre Universitaire), le 6 décembre 2012. Installation multimédia et sonore et conférence.

Immémorial #6, Rew’“ conference at ISEA2012 Albuquerque: Machine Wilderness – USA (septembre 2012).

Flood, flow, fluid: the properties of the video liquid of Immémorial“, Image conference at Plymouth University – GB (juillet 2012).

Festival des Musiques du GMEM-Scène Nationale (Marseille- Friche de la Belle de Mai), installation multimédia et sonore : Immémorial#6 Rew’ mai 2012 (Prix Pierre Schaeffer – SCAM pour le projet Immémorial).

Immémorial (1996-2011) : An immersive memory mechanism”, colloque sur le film expérimental, Avanca/Porto, Portugal (juillet 2011).

Interactions mémorielles, installation performance réalisée avec Jean Delsaux à l’invitation du MIM (Laboratoire Musique et informatique de Marseille) durant une résidence d’artiste de Pascale Weber au MIM durant l’année 2011, Cité de la Musique de Marseille, mai 2011.

Concert-performance MIM à la Cité de la Musique de Marseille avec présentation de trois séquences du projet Immémorial spatialisés en huit points, Auditorium le 10 février 2011.

Immémorial : experience immersive” : Présentation-conférence du travail en résidence au GMEM, Marseille (février 2011).

Immémorial : non-lieu de la mémoire” installation interactive présentée à l’IUT du Le Puy-en-Velay, lors du colloque “Espace virtuel, du corps en presence” (Université Clermont1)- (avril 2009).

D’obscurs ravages”, historique et présentation du travail lors de deux colloques au MAMAC, Nice- (2006 et 2010).

Éléments bibliographiques :

WEBER, Pascale, «Les lieux de la mémoire et de l’émotion», dans Figures de l’art XXV: Les nouveaux dispositifs immersifs, Presses universitaires de Pau et des Pays de l’Adour, 2013.

WEBER, Pascale, ‘“Rew” (Immémorial #6): what is surfacing and submerging’, dans la revue britannique Scene 1: 1, pp. 99–116, Editors of Scene : Professor Chris White, Head of Narrative & Interactive Arts & Alison Oddey, Senior Research Fellow, Derby, doi: 10.1386/scene.1.1.99_1, 2013.

WEBER, Pascale, Mémoires et Identités (Rencontres et discussions entre Pascale Weber et Alain Berthoz, Daniel Lance, Alain Milon, Pascale Piolino, Bo Sanitioso), l’Harmattan, Paris, 2012, 189 p. ISBN : 978-2-336-00647-5

DELSAUX, Jean, « Immémorial, Rew’, de Pascale Weber », mai-juin 2012, dans la revue canadienne Archée http://archee.qc.ca/

WEBER, Pascale, “Immémorial (1996-2011) An immersive memory mechanism”, in « AVANCA | CINEMA » Conferência Internacional Cinema) Arte, Tecnologia, Comunicação, ISBN : 978-989-96858-1-9, 12/2011

SOBIESZCZANSKI, Marcin, “A Walk through Pascale Weber’s Immemorial”, theWeb magazineTurbulences Vidéo #65.

DELSAUX, Jean, “Immemorial: les experiences de l’oubli”, Turbulences Vidéo #65,
TUFANO, Antonella, “à propos d’Immémorial”, Turbulences Vidéo #65,

http://www.videoformes-fest.com/portraits-d-artistes/pascale-weber/accessed in 18/04/2011.
WEBER, Pascale, « Pour une densification et un épaississement de l’image », SOBIESZCZANSKI, Marcin, MASONI LACROIX Céline (ss la dir.), Du split-screen au multi-screen, La narration vidéo-filmique spatialement distribuée (From split-screen to multi-screen, Spatially distributed video-cinematic narration), Bern, Peter Lang International ed., 2011, 162-182, ISBN: 978-3-0343-0325-5

WEBER, Pascale, “Espaces vagues et Interconnections”: WEBER, Pascale, DELSAUX, Jean, (ss la dir.),De l’espace virtuel, du corps en présence), PUN ed.(collection “Epistémologie du corps”), 2010, 7-33 & 216-218, ISBN: 978-2-8143-0009-5

22. mai 2013 par Mathevet Frédéric
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